dimanche, juillet 29, 2007

L'écriture par la lumière



La photographie possède cet attrait passionnant : d’un regard, nous offrir une lecture possible du monde. Que le photographe soit un artiste reconnu ou une figure anonyme, un voyageur du XXe ou du XXIe siècle, grâce à l’écriture par la lumière (étymologie du mot photographie), sa perception unique de la vie est immédiatement accessible et universellement transmissible. J’ai fait ainsi la rencontre, la semaine dernière, d’un homme et d’un monde morts il y a plus de cinquante ans.

A l’origine, peintre abstrait, Alexander Rodtchenko (1891-1956), s’éloigne très tôt d’une pratique jugée « périmée » et devient l’un des premiers artistes russe à employer le photomontage. Les quelques œuvres exposées au Musée d’Art Moderne traduisent une vision architecturée, design, toujours extrêmement stylisée où l’homme apparaît « collectivisé », unité mécanisée dans une période d’essor industrielle. Rodtchenko s’empare alors de la photographie avec pour projet : « …d’effectuer une révolution dans notre pensée visuelle. »

C’est l’époque, en Allemagne, du Bauhaus, du slogan : « Art et technique : une nouvelle unité ». L’atelier se mue en laboratoire de recherche formelle, en unité de production. Emporté dans ce mouvement d’une société industrielle en pleine accélération, l’artiste révolutionnaire, homme nouveau, opère des greffes, des mutations dont ses œuvres, sortes de pièces détachées, inciterait presque à ajouter, sous le titre et la signature : AGM (Art Génétiquement Modifié).

L’exposition Rodtchenko fait dialoguer entre eux des explosifs : révolution et technique, poésie et modernité, en présentant 300 œuvres, presque toujours des originaux. Au passage, on pense à Rimbaud (« Il faut être résolument moderne »), mais un Rimbaud « constructiviste », devenu poète ingénieur. Certains portraits, souvent les proches, ainsi la mère de l’artiste, sa femme ou son ami, le poète Maïakovski, montrent en Rodtchenko un photographe qui, enfin, s’humanise à travers l’objectif de son appareil sans plus n’être qu’un élément fonctionnel et opérationnel de celui-ci.

Les années de formation sont les plus riches, car les plus libres dans la vie de l’artiste. Rodtchenko explore les richesses graphiques de son art et allume toutes les mèches de sa créativité en même temps. Une ivresse novatrice qui, jugée menaçante par le pouvoir politique, va être « réformée », recyclée et laisser son art curieusement exsangue. Témoin, cette série sur des parades officielles, aujourd’hui d’une banalité totale, hier, une réussite probablement triomphale, de réalisme socialiste.

A parcourir silencieusement la salle, on se prend pourtant à dépasser le formalisme un peu froid des clichés ; alors on s’approche pour les détailler, laisser l’œil vivre ce qu’il reçoit ... et la magie opère.

Ainsi de cette photo de la rue Miasnitskaïa. Année : 1932. Une « rue » large comme une avenue (on est à Moscou), des passants nombreux, quelques automobiles en mouvement, on peut à peine parler de circulation : elles sont distantes l’une de l’autre de dix, parfois vingt mètres, des promeneurs croisent leur trajectoire inoffensive avec une nonchalance effrontée, ici, un tramway à l’arrêt, là, quelques passagers sur le quai.

Je me suis rapproché pour détailler les silhouettes, pour tenter de saisir un regard, sentir le mouvement des corps, - à travers une posture, une expression, retrouver la pensée, l’énergie émotionnelle de cet homme à casquette et chemise de drap ceinturée à la taille, qui dépasse une marchande de cigarettes, nue tête, le regard détourné, absent. Plus je m’absorbais et plus j’éprouvais, avec une sorte de serrement au cœur, (pour paraphraser Kundera), l’insoutenable beauté de l’être, fixé dans un « instant », par l’objectif. Plus je parcourais des yeux cette rue de Moscou, il faisait clair ce jour-là et sans doute chaud, la marchande de cigarettes avait les bras découverts, et plus je (re)vivais l’ « instantanéité » banale et mystérieuse de la vie.

Un autre pan de mur était occupé par différents portraits du poète futuriste Maïakovski, une tête de tragédien, le front tourmenté, la bouche amère, l’œil chargé de tout le poids d’un penseur désespéré. Un homme qu’on ne peut guère imaginer autrement que suicidaire ou poète-terroriste de sa propre vie. A l’âge de trente sept ans, il écrit : « La barque de l'amour s'est brisée contre la vie courante. Comme on dit, l'incident est clos. », puis se tire une balle en plein cœur.

Je suis ressortis étrangement hanté par ce que j’avais vu là : l’inconcevable mystère d’un phénomène complexe et sophistiqué qu’on appelle, - en croyant avoir tout dit - un homme, une femme.