mercredi, mai 04, 2016

Le premier monde



"On dit que les premières années de l'enfance sont les plus importantes, celles qui déterminent le reste de l'existence. On dit sans doute vrai, mais on ne vous dit pas pourquoi c'était important. Ce n'était pas d'être un enfant qui était important dans mon enfance, c'était autre chose. Je ne sais plus ce que c'était. Les jeux d'enfants m'intéressaient peu. J'aimais ce qui était silencieux, ce qui ne parlait pas. Les arbres, la neige, la pluie, la brume, le vent. Je crois que c'était ça le plus important. Un monde qui ne parlait pas. Un monde d'avant la parole. Un monde sans le bruit de l'homme. Un premier monde. Le monde des commencements, le monde silencieux des premières neiges, de la fonte printanière des lumières, de la fraîcheur tombale des forêts d'été, le monde aux sombres tonales venteuses des nuits d'automne. C'était ça mon premier langage."

Extrait de La vie posthume d'Edward Markham
Photo: L'enfance d'Ivan d'Andréï Tarkovski

dimanche, août 02, 2015

L'autre femme



Une femme invisible se pense en chaque homme. C'est, dans notre existence ordinaire, une autre vie en dormance. Qu'elle affleure notre conscience et, aussitôt, notre sommeil se surnage et flotte, à demi-éveillé, sur le courant d'une plus haute nuit. Le visage sans visage de cette femme est en nous, haut penché sur notre profondeur, comme cet arrière-fond caché du ciel où, sans pourtant le voir, nous sentons dans notre regard palpiter un cosmos. Son silence submerge des immensités. Son incandescence, pour nous lointaine, transperce la béance de l'espace et, nous touchant enfin, fond la glace qui durcissait nos rives.
  Les anciens la vénérèrent sous le nom d'Isis et gravèrent, à Saïs, cette formule sur le pavé de son temple: Je suis tout ce qui a été, qui est, et qui sera. Nul d'entre les mortels n'a encore soulevé mon voile. Beethoven la fit encadrer et l'avait sous les yeux quand il s'installait à son bureau. Quelques poètes et adeptes approchèrent des mystères qui la voilaient. Certains se réclamèrent de son ordre, d'autres en reçurent une vision. Leurs noms comme leurs œuvres sont toujours célébrés, et justement.
  C'est pourtant vers une figure marginale de la poésie, vers celui que ses amis surnommaient "le capitaine", ce "cher Hencke", c'est vers Hendrik Cramer que je reviens invariablement, et le plus pensivement, lorsque le voile de la vision semble s'aviver sous le frémissement d'un souffle. En décembre 1941, les Cahiers du Sud publièrent deux de ses textes, les derniers imprimés du vivant de Cramer, avant sa disparition, trois ans plus tard, dans un camp de concentration. Théâtre, le second de ces deux contes, débutent par une évocation saisissante:
  Au-dedans de la terre, sous les pas de chacun de nous, habite une femme qui a vécu d'innombrables vies. Elle repose telle un bloc noir dans la crypte du sommeil. Sa respiration est imperceptible comme celle des plantes, celle de l'espace. Sa vie n'a peut-être ni plus ni moins de réalité que la vie apparente d'une statue couchée qui exprime notre conscience la plus profonde. [...]
  La femme est allongée dans l'abîme comme une dormeuse éveillée. Son sommeil est veille, sa veille sommeil. Nous sentons que ses yeux mi-clos cachent le secret de notre être, mais qu'il ne nous est pas donné, au moins durant la vie, de lire en eux.
  La limpidité impénétrable de ces images transfuse l'esprit d'une transe éveilleuse. Il faut les contempler à intervalles irréguliers pour que leur pouvoir évocateur ne se corrompt. En elles, la calme étendue d'une mémoire primordiale, soumise à leur influence, semble s'ouvrir à notre regard intérieur. Un souvenir y somnole encore. Les contours d'un visage se précisent; puis, un regard lentement apparaît et trouve le nôtre avec la force d'une révélation.
   En chaque homme règne une nuit secrète.
  La vision de Cramer se surimpressionne, dans mon esprit, aux formules alchimiques latines que Jung grava de sa main sur une pierre en grès et qu'il éleva, pour son soixante-quinzième anniversaire, devant sa tour, à Bollingen. Y transparaît au grand jour, cette même tonalité secrète, cette vie obscurée qui, dans l'homme, prend le visage lumineux, parmi toutes les femmes, d'une seule femme:
  Je suis orpheline, seule; cependant on me trouve partout. Je suis Une, mais opposée à moi-même. Je suis à la fois "adolescent" et "vieillard". Je n'ai connu ni père, ni mère parce que l'on doit me tirer de la profondeur comme un poisson ou parce que je tombe du ciel comme une pierre blanche. Je rôde par les forêts et les montagnes, mais je suis cachée au plus intime de l'homme. Je suis mortelle pour chacun et cependant la succession des temps ne me touche pas.
  En chaque homme est une intensité errante qui recompose, femme après femme, le visage d'une seule. Inaccessible. Cruellement proche.
  Chacune d'entre elles la lui rappelle.
  Toutes lui sont un exil.

   Image : Helen Surman "The occult fiction of Dion Fortune" de Gareth Knight



mercredi, avril 22, 2015

L'invisible dehors, carnet islandais d'un voyage intérieur



Je suis à la recherche de l'homme des pouvoirs premiers, disait Ramuz. Je préfère aller à la rencontre des lieux de pouvoirs premiers. Il y a, dans le bois hivernal, un froid vigilant de l'esprit qu'aucun homme ne saurait éveiller en moi. C'est là, à l'écart de nos pas, loin des sentiers, que les flocons tombent sans laisser d'empreintes sur la neige.

Carnet de chemin: lundi 06 juin 2011

Au printemps 2011, je suis parti en Islande pour documenter Archives du vent, mon prochain roman. J'ignorais ce qui m'attendait là-bas. Comme Martin Buber, je pourrais écrire aujourd'hui: Tous les voyages ont des destinations secrètes dont le voyageur n'a pas conscience. Car, dès mon premier regard par le hublot de l'avion, j'ai été tout à coup emporté...ailleurs.

C'est là, durant un mois, que j'ai marché, vécu et écrit les pages de ce carnet: dans une région islandaise de l'ailleurs, au nord-ouest de l'ailleurs, là-haut, dans l'invisible dehors, à la frontière boréale de l'esprit. 



L'invisible dehors, carnet islandais d'un voyage intérieur
Editions ISOLATO
[Parution le 23 avril 2015]

vendredi, avril 03, 2015

Archives du vent



Je n’ai aucun souvenir précis du moment où la conviction s’ancra en moi que ce que nous appelons la réalité, la vie, le monde – la feinte trinité – tout ce jargon tiré, dirait-on, d'une notice sur les effets secondaires d’un antidépresseur, s’avérerait à jamais incapable de m’orienter ici-bas. J’avais vécu jusqu’ici comme nous vivons tous, casé entre les mêmes murs socioculturels que ceux de notre génération, rangé entre la famille, les études et les vacances, obéissant comme tout le monde à la volonté anonyme de la société et, le temps passant, l’esprit s’éveillant, de plus en plus anxieux de ce choix abstrait et de ses obligations, quant à elles, très concrètes.
J’étais d’année en année plus désemparé devant l’énormité du piège.
Il m’avait fallu un peu plus de vingt ans avant de comprendre que, par réalité, on me désignait l’impasse quotidienne dans laquelle vivre et, par monde, l’endroit où cette (dés)intégration organisée avait lieu.
Le choc que j’en reçus fit longtemps de moi un homme vide.
Ce fut mon premier contact avec l’autre réel.
Qu’est-ce que l’autre réel ? Cette nudité qui flamboie lorsqu’on élimine tout ce qui, aux yeux de la multitude, constitue la triste cohérence du monde où vit celle-ci.
La famille.
Le travail.
Les congés.
La société.
Autrement dit, le monde.
On exagère toujours un peu en disant « le monde » pour parler de l’Homme, remarque nonchalamment Robert Mitchum (le Colonel Powell) dans une scène du Rapport Usher, le dernier film du réalisateur Egon Storm, celle où, pour la première fois, il s’entretient avec Damon Usher, un clairvoyant incarné par Montgomery Clift, en glissant au même instant un Habanos dans le coupe-cigare à guillotine fixé à son bureau.
Son opération réussie, il poursuit :
L’humanité, au niveau planétaire, ça ne fait jamais qu’un village de Yahoos encerclé à 70,8% de mers et d’océans, plus 29,2% de terres émergées dont la moitié sont des déserts et de hautes montagnes, sans compter l’espace aérien et extra-atmosphérique, soit, grosso modo, l’équivalent d’une réserve d’indiens dans les Etat-Désunis du XXIe siècle. Le monde, monsieur Usher ? renchérit-il, en contemplant entre ses doigts le Habanos allumé. Nous n’avons pas encore géométré l’âme des choses, mais on y travaille

"Archives du vent" de P.Cendors.
Roman à paraître aux Editions Le Tripode en septembre 2015
Photo: W.Eugene Smith (1950) MAGNUM

lundi, octobre 27, 2014

L'outre chemin


     A partir de quel moment comprend-t-on que l'on est poète? Je ne suis certain que d'une seule chose: on le comprend avant même d'avoir crée une œuvre. On le sait quand on n'est encore rien ni personne. Cette phrase vide indique pourtant un point d'ancrage originel. Une matrice sans laquelle, quoique l'on fasse, même avec talent, tout reste privé d'incandescence.
     Le poète est quelqu'un qui n'est plus personne, c'est une force en mouvement comme l'oiseau encore sans plumage, tapis dans l'immobilité du nid, est un vol en puissance. Les livres que l'on publie plus tard ne font pas nécessairement de vous un poète. On cesse souvent de l'être au moment même où, l'œuvre dans ses mains, sa photo dans un magazine, on échange la vision de la poésie contre un reflet avantageux, une cage dorée dans le zoo culturel.
     Toute pose est une imposture. On succombe tous à cette séduction. Certains figent la pose jusqu'au bout. On les décore comme il convient de le faire des statues d'un musée. D'autres sont possédés du besoin de s'en libérer. Ils marchent sans un socle sous les pieds. Ils s'orientent en silence vers cette brûlante béance en eux. Ils regagnent leur nuit natale. Parmi eux, la plupart succomberont à la beauté sauvage de leur plumage noir. Leur non-pose sera visible de loin (ils y veilleront). Seul un petit nombre éprouvera le besoin de se libérer de cette "non-pose poseuse". Et de poursuivre seul, hors de tous chemins,  l'"outre-chemin", celui qui exige de se quitter. On y accède en ne se retenant plus à rien.

jeudi, mai 01, 2014

Secrète épiphanie de l'être


J'ai quitté l'école à sept ans. A cet âge, je me connaissais suffisamment pour comprendre que je n'étais pas là à ma place. A sept ans, j'étais déjà l'homme que je suis aujourd'hui. Nous sommes tous ainsi. Les heures de classe m'enseignaient l'ennui. L'ennui est un jour de grève de la vie. C'est un voyage annulé, à bord d'un train qui, sans avancer ni jamais quitter le quai, nous emporte loin de nous avec une lenteur crucifiante.

J'ai fait alors tout ce que les enfants font lorsque l'ennui se mêle de conduire leur vie à leur place: j'ai sauté en marche; je suis revenu à ma vie par le plus court chemin qui soit: par un regard...Un cèdre s'élevait dans la cour d'école. Depuis la fenêtre de la classe, je contemplais souvent le calme balancement de ses branches dans le vent. Sa présence abolissait l'ennui. Un arbre est presque assez grand pour contenir la vie entière d'un enfant de sept ans, d'un écolier un peu distrait, absent, la tête dans les nuages (commentaires des professeurs sur le bulletin de notes).

Je pensais à cela, récemment, tout en gravissant le versant nord du Devil's Mother, en Irlande. Pour adoucir l'effort du dénivelé, je m'étais mis à suivre le cours sinueux de la Glenanane River, une belle rivière de montagne qui court et cascade sur des pierres sombres, bordées de bruyère. Un nuage bas s'était refermé sur moi, m'isolant de la vallée en contrebas. Je marchais dans un étrange silence. Des embruns perdus se pressaient en vagues verticales vers le sommet. La tête dans les nuages. Le souvenir lointain de cette appréciation professorale avait soudain percé ma conscience. Dans leur curieuse ignorance, les secrétaires du savoir en savent parfois plus qu'ils ne le pensent. Si, à sept ans, au sens figuré, j'avais bien la tête dans les nuages, aujourd'hui, je l'avais réellement au sens propre. Je marchais à l'intérieur d'un nuage!

Mon champ de vision ne dépassait pas une dizaine de mètres, au-delà desquels commençait quelque chose d'intangible. Le champ se déplaçait avec moi comme un spectre optique.  Des présences impalpables, un sorbier fantomatique, une buée de rochers, un ectoplasme de mouton, affleuraient, parfois, sous la brouillasse du visible. La réalité s'était doublée de cette atmosphère d'invisibilité, singulièrement intime et envoûtante, que l'on peut ressentir en cheminant sous une chute de neige. Une équation subtile se résolvait brusquement avec simplicité: je marchais dehors à l'intérieur de moi. Les frontières identitaires avaient toutes été levées. Je percevais le glissé silencieux du nuage comme un prolongement de mon propre silence. J'éprouvais une secrète épiphanie de l'être. A sept ans, j'avais la tête dans les nuages. A quarante-cinq, ma tête était devenue un nuage. Je m'étais rejoins.

jeudi, décembre 12, 2013

L'homme qui marchait sur la lune

Howard McCord, 1959

« A quel degré du réel la réalité
doit-elle se hausser avant de devenir
crédible à nos yeux ? »


Unique roman du poète Howard McCord, « L’homme qui marchait sur la lune », réussit une méditation vertigineuse sur le mal, le sacré, ou la réalité de l’illusion. L'entretien suivant fut publié dans les pages du Magazine des livres (N°33), aujourd'hui défunt, en décembre 2011/janvier 2012. En voici la version complète.

S’il est relativement fréquent, en littérature, de voir l’Amérique donner naissance à une portée de deux ou trois loups blancs par génération, il est par contre beaucoup plus rare que ceux-ci mettent bas une oeuvre du même poil. « En littérature seul ce qui est sauvage nous attire, nous avait déjà prévenu Thoreau. Un vrai bon livre est quelque chose d’aussi naturel, primitif, sauvage, d’aussi mystérieux et merveilleux, d’aussi ambrosiaque, d’aussi prolifique qu’un lichen ou un champignon ». Ou une montagne, aurait pu ajouter l’ermite de Walden. Une montagne baptisée La Lune « …en partie prise dans une autre dimension…», précise Howard McCord, dont « L’homme qui marchait sur la lune », salué par une critique unanime, est un chef d’oeuvre d’une noire brillance. « J'ai reçu ce livre un peu comme un ovni, explique Jacques Mailhos, son traducteur. Un ovni chargé de nouveauté, d'efficacité, de beauté et de profondeur. En (le) traduisant, je me suis souvent répété que le paysage littéraire (français, du moins) serait plus enthousiasmant s'il abritait davantage d'auteurs écrivant ainsi avec un fusil de précision…dans la pureté balistique de la trajectoire de chaque phrase, le calibrage parfait des mots, le zéro de la lunette de visée impeccablement réglé sur la cible… »

Soliloque d’une grande puissance évocatrice, fascinant voyage au coeur de la psyché humaine, poétique des espaces sauvages et méditation sur la marche en solitaire, la guerre, le sacré ou la métaphysique des armes, le roman de McCord est nourri d’un vécu transcendé par son imagination et servi par un art irréprochable de conteur. Quatre ans après sa sortie, et au moment où une version poche prolonge sa très belle lancée, (20 000 exemplaires en France), Howard McCord (79 ans) revient sur la genèse d'un livre culte.

En vous penchant, récemment, sur vos premiers pas en littérature, au début des années cinquante, vous remarquiez: “…Le thème du solitaire au coeur d’un espace mental sauvage me fascinait. "L’homme qui marchait sur la lune" fut la culmination de ce thème en fiction. » D’où tenez-vous cette fascination ?

J’ai réalisé très tôt que la solitude était, en essence, celle de la condition humaine. De nature plutôt timide, j’étais entouré d’une famille très aimante et de quelques amis. Parce que je vivais à plusieurs kilomètres d’eux, il pouvait s’écouler plusieurs jours sans que je ne voie personne d’autre que mes parents et ma soeur, de presque quatre ans plus jeune. Je pris ainsi l’habitude d’être seul et de vagabonder. Ma première longue histoire remonte à 1939-1940. Je racontais à ma soeur les aventures du « petit homme » qui possédait une forteresse dans les montagnes Franklin. Leur présence se profilait à l’horizon, mystérieuse, attirante. J’éprouvais une sensation tenace d’isolement – non pas d’une manière pathologique -, mais avec cette conviction que mon contact avec le monde différait de celui des autres. Même si je ne doutais pas de leur existence, je ressentais la mienne comme distincte de la leur. Le monde était simultanément merveilleusement mystérieux et rempli de clarté, à l’image des pensées qu’il m’inspirait. Mon esprit possédait également un espace naturel sauvage, fait de recoins dérobés et de massifs lointains. J’ai découvert son territoire grâce aux livres et aux montagnes, deux champs d’expériences réunis en moi. Cela me fascinait. Les quelques amis de lycée avec qui je partageais ma passion de la montagne ne partageaient pas celle des livres, aussi cette partie de ma vie s’intériorisa-t-elle, devenant mon jardin secret. Lorsque je considère l’écrivain que je suis, je vois un explorateur, non un créateur. Si j’adopte d’autres voix que la mienne pour raconter ces explorations, le focus principal demeure toujours mon propre cheminement, celui d’un « je » interrogeant ses propres perceptions.

« L’homme qui marchait sur la lune » est votre unique roman. Quelle en fut la genèse ?

Un matin, ce devait être en 1980, je me suis réveillé avec l’image d’un homme gravissant un arroyo, tout en ajustant son sac, attentif à ses pas dans l’obscurité qui précède l’aube…Je me suis demandé où il allait, pourquoi, et qui il pouvait bien être. La plupart de mes nouvelles et poèmes débutent ainsi, par une phrase, une image. Je n’ai jamais une idée claire de la suite. Je me contente de suivre le chemin qui se dessine. Et plus j’avance, plus les détails s’accumulent en réduisant peu à peu le champ des possibilités. L’homme, ses souvenirs et son identité ont pris ainsi corps en même temps que le paysage. Son histoire était une apologia pro vita sua, une évasion en même temps qu’une quête. L’homme la racontait pour conjurer son isolement. C’est ainsi que tout a commencé. J’écrivais à la machine, à mon bureau sur une Selectric, et sur une Royal 440, chez moi. Arrivé à une cinquantaine ou soixantaine de feuilles, je les ai mises de côté. J’ai alors sollicité une bourse auprès du Fonds national pour les arts, qui me l’a accordée en 1983, en se basant sur le manuscrit. J’ai très peu avancé après ça, jusqu’au jour où une carte de la romancière Jaimy Gordon - elle avait fait partie de la commission littéraire à m’attribuer la bourse -, m’est parvenue. Elle me demandait : « Qu’est-il arrivé à ce type ? » Après toutes ces années, elle n’avait pas oublié mon histoire. Sa question m’a incité à m’y remettre. Une fois le roman terminé, je l’ai envoyé à Jaimy qui l’a aimé. Elle m’a alors suggéré de l’adresser à son éditeur. Ce que j’ai fait : il l’a accepté. Voilà l’histoire… J’ignore vraiment pourquoi j’ai laissé ce manuscrit en jachère aussi longtemps. Je devais être absorbé par autre chose.

Georg Gudni (1961-2011)

William Gasper, le narrateur principal du roman, est un assassin autant par nature que par profession. L’austérité de sa philosophie reflète la mystique d’un anarchiste solitaire. Qu’est-ce qui, dans cette figure, vous a captivé et inspiré ?

Dès que la vision de Gasper, marchant dans le silence de l’arroyo, m’est apparue, dès que je me suis mis à le suivre, j’ai été sous l’emprise de sa voix. Elle était calme, ouverte, assurée. Il confiait sans détour ses pensées. Plus tard, je me suis avisé de ce qu’une telle transparence pouvait camoufler. Au moment où j’écris un paragraphe ou une phrase, rappelez-vous, je ne dispose jamais que de quelques bribes de l’histoire. Les pensée et actions de Gasper me fascinaient. Même si je savais que j’en étais le créateur, l’histoire se révélait comme d’elle-même. Davantage qu’un démiurge, j’en étais l’observateur. Je travaille toujours ainsi. C’est un processus que je trouve enivrant. Mais peut-être cela explique-t-il aussi pourquoi il m’a fallu si longtemps pour achever ce livre. Toute préparation se déroule, pour une grande part, à un niveau inconscient, et il n’y a rien que je puisse faire pour la forcer. J’avais envie de poser des questions au lecteur. Nous possédons des termes comme assassin, tueur, sniper, meurtrier - tout un nuancier qui va de l’homicide le plus haineux au plus justifiable, voire accidentel -, comme nous disposons d’une palette de perceptions, d’états de conscience et de degrés différents d’intelligence, à l’image de notre réalité physique : depuis l’atome jusqu’aux univers multidimensionnels, sans parler des champs totalement abstraits des mathématiques et du langage. La vie ordinaire ne recouvre qu’une infime fraction d’une totalité que nous savons infiniment plus vaste et complexe. Gasper aime l’ambiguïté inhérente de ces questions. Il y avait là comme un paradoxe à entendre sa voix, calme et raisonnable, parler d’un univers aussi vertigineux.

Cette notion de complexité transcendante, symbolisée par la Lune, une montagne aride où l’ordinaire cohabite avec le sacré, est au coeur même de votre roman. Dans quelle mesure, l’espace sauvage dans lequel vous avez grandi, a –t-il contribué à façonner votre regard de poète ?

J’aime la montagne, elle fait depuis toujours partie de mon paysage. Toutes ces parois et crevasses, ces canyons et recoins cachés, stimulent mon imagination. Et ce secret qui émane d’elle. Comme notre esprit. J’ai commencé à parcourir la partie basse des Flanklin à onze ans. Quand j’en ai eu treize, j’avais gravi son plus haut sommet et découvert une étrange caverne que peu, j’en suis sûr, connaissent à ce jour. Je consacrais le reste du temps à dévorer autant de livres que je le pouvais. Je ne l’aurais probablement pas dit ainsi à l’époque, mais je m’aperçois, aujourd’hui, qu’il y avait, d’un côté, le monde de l’information, des mots, des livres - et à un degré moindre, le monde des gens -, et de l’autre, celui des montagnes où culmine la réalité. En montagne, la médiation des mots n’existe pas. Il n’y a que leur présence, immédiate. J’aimais cet accès direct. La nature ne tolère pas d’interférence. Je savais qu’elle ne me haïssait ni ne m’aimait, pas plus qu’elle ne me prêtait attention. Pour pénétrer sa dimension, il me fallait d’abord connaître et obéir à ses exigences. Grimper en solo intégral, comme je le faisais avec mes amis, vous l’enseigne très vite. Gasper avance également sans corde. Et lorsque vous n’avez pas de corde, vous répondez aux exigences de la paroi rocheuse ou c’est la chute. La complexité transcendante, telle que je la conçois, est cette mystérieuse échelle d’une réalité qui va de l’infiniment petit à l’univers pris dans sa totalité, le tout relié à la conscience et à son historique au cours de l’évolution. Cela crée une musique complexe. Il ne s’agit peut-être que d’une musique. Répétition. Variation. Mon vieil ami, Theodore Enslin, me dit que c’est tout ce que la musique est. Et il sait de quoi il parle ! Ce que j’avais sans doute à l’esprit, en écrivant mon roman, se rapprochait, en physique, d’une théorie unifiée de champ [expliquant la nature et le comportement de toute la matière, NDA] avec, bien sûr, les omissions que toute histoire, et la plupart des théories, comportent inévitablement. Cela en faisait sans doute trop pour une simple histoire, mais c’était la seule que je connaissais. La montagne me l’a raconté.

Comment expliquez-vous le succès de votre roman en France ?

Je suis enchanté et quelque peu mystifié. Aux dernières nouvelles, entre l’édition française et la québécoise, le tirage atteindrait les 23 000 exemplaires. Soit environ dix fois l’édition américaine. Aux USA, la critique a vu dans ce roman une aventure un peu étrange, fantaisiste. En France, il a été perçu tel que je l’avais initialement conçu : comme un conte psycho-philosophique. Je crois que la majorité des lecteurs français l’ont compris ainsi. En l’écrivant, un si grand nombre des livres qui étaient présent à mon esprit, étaient d’ailleurs français [« Le mont analogue » de René Daumal, notamment, NDA]…La philosophie occupe sans doute une place plus importante dans les écoles françaises que chez nous. J’ai lu les philosophes dès mon plus jeune âge et suivi, avant ma license, autant de cours dans cette matière, en plus de l’anglais et de la littérature américaine, que j’ai pu. On m’avait accordé une bourse d’études avancées en philosophie, mais je l’ai refusée pour me consacrer, à la place, à la littérature. J’avais le sentiment que l’approche universitaire de la philosophie serait bien plus confinée que l’étude littéraire. J’ai toujours préféré le royaume de l’imagination à celui de la raison.

Nombreux sont les écrivains qui, au début de leur cheminement, font une rencontre marquante avec un livre ou une oeuvre. Vous souvenez-vous d’une figure particulière?

J’étais un jeunot (19 ans), sans aucune connaissance de la littérature contemporaine, lorsque que mon premier mentor, Lafayette Young, dont j’avais découvert la librairie en me baladant dans San Diego, m’a parlé de l’oeuvre de Kenneth Patchen. Sleepers awake, son recueil de poèmes, maniait la typographie, la mise en page et le mystère du sens, d’une manière que je n’avais jusqu’alors jamais expérimenté. Son roman : Le journal d’Albion Moonlight, à la fois inventif et sinistre, demeure à mes yeux un modèle du genre. Avec Patchen, j’avais l’impression de découvrir une liberté de langage qui permettait de tout dire ou presque. La gamme de l’expression littéraire se révélait être infiniment plus riche que je n’avais pu l’imaginer. J’éprouve encore beaucoup de respect pour son intuition et son génie.

The Journal of Albion Moonlight de Kenneth Patchen

Votre oeuvre, principalement constituée de poèmes, couvre une période d’une cinquantaine d’années. Quel regard posez-vous, aujourd’hui, sur la poésie ?

La poésie a toujours été synonyme de liberté. Elle l’est encore. Lorsque j’écris ou que je lis, la fatalité humaine cesse d’exister. J’ai connu la chance tout au long de ma vie. Ne manquant ni d’un toit ni de nourriture, je n’ai jamais eu l’impression de devoir me battre pour exister. J’ai échappé aux luttes et à la terreur. J’ai rarement été malade et lorsqu’il m’arrivait de l’être, je me suis toujours relevé. Je reste fort. Sans fuir la vie pour l’art, c’est pour moi un enchantement et une grande liberté de me trouver sous l’emprise de l’imagination, occupé à couvrir la page de mots ou à les savourer, un livre en main.

Le choix d’une narration à la première personne du singulier, est l’un des points forts de votre roman. Cela induit une sorte de rythme hypnotique, d’intériorité oraculaire, particulièrement envoûtante. D’une puissance similaire est la présence magnétique et lointaine de La Lune, la montagne où nous entraîne William Gasper.

J’emploie cette technique narrative dans la plupart de mes fictions. La voix m’intéresse pour la musique qu’elle produit au fil de l’histoire. J’aime l’ambivalence qu’offre, pour le lecteur, un tel procédé. Je tenais à ce que William Gasper vous apparaisse comme un témoin lucide, honnête, de ses propres perceptions, un reporter sensible au monde qui l’entoure, et ceci dans le but de vous entraîner, graduellement, à accepter comme réelles des perceptions de plus en plus insolites. Je voulais repousser la frontière qui sépare, pour chacun, la réalité de l’illusion. Des hypothèses métaphysiques communément admises sont ébranlées par ce que nous révèle Gasper. Loin de l’ignorer, il en discute, et cela vous entraîne, du moins je l’espère, dans un état d’intéressante incertitude. Nos sens ne filtrent jusqu’à notre conscience qu’une minuscule parcelle de la réalité. Intellectuellement, nous le savons et pouvons, grâce à l’extension des sens qu’offre, aujourd’hui, la technologie, obtenir une meilleure vue d’ensemble. Mais même cela demeure encore incomplet. Il m’aurait été difficile de situer cette histoire dans une ville saturée de turbulences psychologiques. C’est pourquoi, pour ce pèlerinage solitaire, j’ai fait le choix d’un lieu calme et isolé : celui de La Lune. Même si vous êtes seul, les autres sont toujours là, quelque part, à participer. Qu’est-ce que le sacré sinon la rencontre avec l’autre ? Est-ce au final, un conte philosophique ou religieux ? A quel degré du réel la réalité doit-elle se hausser avant de devenir crédible à nos yeux, lorsque l’on sait que tout ce nos sens mesurent n’en laisse transparaître qu’une infime fraction? C’est ce genre de questions que la narration devait véhiculer pour le lecteur. Je cherchais à créer une prose musicale propice à ces réflexions.

Y a-t-il un aspect essentiel du roman que la critique, selon vous, a négligé d’approfondir ?

Puisqu’il s’en est trouvé plusieurs pour dire qu’il s’agissait d’un conte philosophique, quelqu’un aurait pu sans doute se pencher davantage sur la philosophie en question. William Gasper sait que sa perception et son expérience du réel divergent du modèle courant. Il a été le témoin de phénomènes que l’entendement commun déclarerait appartenir à un autre monde. Même si Gasper ne peut se l’expliquer, toutes ces expériences sont si nettes et directes qu’il lui est, dès lors, impossible de les réduire à de simples fantaisies ou des excroissances du réel. Elles appartiennent au réel, quoique cela soit. Merleau-Ponty remarquait que nous ne pouvons être certains de ce qui, au juste, crée nos perceptions. Même avec tous les admirables prolongements de nos sens, via la technologie moderne, notre ignorance reste absolue. Par nature, Gasper est un moniste : quoi qu'implique la conscience, c’est une portion du vaste continuum de l’univers, aussi incompréhensible que cela soit pour nous. Gasper comprend qu’il n’existe pas une méthode supérieure à une autre pour résoudre le mystère. La nature est un poème, déclarait Thomas Huxlex, probablement dans un moment d’étourdissement, mais pour Gasper la poésie et la science sont une. Il sait qu’il n’est pas le seul à vivre des instants de transcendance. Au fond, il apprécie le mystère que sa propre existence lui offre et le célèbre en la racontant. Je ne lis plus guère la philosophie, par contre j’ai une passion pour les biographies de philosophes. Comme les mathématiciens et les physiciens, ce sont des artistes hors du commun, même s’ils demeurent, pour la plupart, invisibles pour le reste du monde. Comme des snipers embusqués dans la montagne.


L'homme qui marchait sur la lune
Howard McCord
Traduction de Jacques Mailhos
Editions Gallmeister (2008)