mercredi, décembre 05, 2018

Solitude en solitaire





     C'est pour être seul - et recouvrer avec la solitude, une plus ample respiration -, que je suis allé au nord-ouest de l'Ecosse, cette année-là. C'est pour faire en ma compagnie un bout de chemin hors de moi-même, c'est pour retrouver un état de "vacance" que j'ai pris, un matin de printemps, la route la plus longue à travers les Hautes-Terres en direction des Hébrides intérieures, jusqu'à l'île de Skye.


     L'endroit m'était inconnu. Ma destination, la Black Cuillin, une chaîne volcanique, connue pour sa roche noire plutonique, le gabbro, était uniquement accessible à pied. Sitôt arrivé, je tournai le dos aux habitations, quittai les sentiers, et marchai en direction des montagnes. Le contenu de mon sac à dos m'assurait une autonomie d'une dizaine de jours.


     J'avançais sans m'attarder tout en prenant mon temps. Je ne quittais pas les parois rocheuses des yeux. Un soir, j'installai ma tente en face du Blà Bheinn, la montagne bleue, une levée puissante de roche, charbonneuse d'apparence, aux profondes entailles. Vers dix-neuf heures, en mai, lorsque qu'un arriéré de soleil effleure les reliefs, on peut y voir les traits clairement dessinés, le visage au repos, d'un vénérable mage chinois. Ses yeux sont fendus, ses cernes apparents, le nez long et mince est prolongé d'une fine barbe filamenteuse qui se perd parmi les sillons de la roche.


     Sa joue gauche s'incline dans la paume de sa main. Il médite. Il veille. Je me suis demandé quelle était la nature d'un si profond recueillement. Elle m'a paru immémoriale, primordiale: essentielle car distante du monde humain, infiniment éloignée des pensées effrénées des hommes et de leur cœur intranquille.


     L'inertie du minéral est un feu froid; qui en contemple la flamme immobile découvre en soi la force sombre qu'elle attise. Ce n'est pas un foyer auprès duquel on trouvera humainement à se réchauffer, mais pour qui pratique la solitude en solitaire, cela ravivera en soi un centre irradiant de concentration et de lucidité des plus familiers.


     "Bien qu'aucun homme ne puisse voir à travers elles, écrit Hugh MacDiarmid, [...] ces pierres nues me ramènent à la réalité. J'en prends une et je tiens dans la main, le commencement et la fin du monde."




Notes: Hugh MacDiarmid "Un enterrement dans l'île" (Editions Les Hauts-Fonds, traduction de Paol Keineg)