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jeudi, décembre 14, 2017



   Dans mon cheminement, Minuit en mon silence se tient à la croisée de plusieurs genres littéraires explorés jusqu'ici: le roman, le poème, et ce que, faute d'un autre terme, je décrirais comme un moment nocturne de la parole. Une parole qui se veut d'abord fidèle à une expérience intérieure, comme une nuit blanche qui mène, celui qui veille seul dans l'obscurité, jusqu'à une heure frontalière de son être.

   Ce texte est une méditation à la fois sur la passion et la dépassion amoureuse.

   C'est une lettre posthume de ma jeunesse, une salutation à Alain-Fournier, et la confidence nocturne de Werner Heller, un lieutenant prussien, qui, quelques heures avant de retourner au front, adresse une lettre testamentaire à la dernière femme qu'il a aimée.

   On oppose souvent l'amour à la guerre. Mais c'est oublier qu'on approche également d'une ligne de feu dans l'amour, d'un front intérieur, où les blessures, pour être invisibles, n'en sont pas moins réelles.  Je pense à Vladimir Holan, le poète tchèque, qui écrivait: "Nous vivons dans un monde sans amour pour la simple raison peut-être que nous craignons la cruauté de l'amour". Werner Heller, le soldat prussien, dit une chose presque similaire quand, au terme de sa lettre, il livre cet aveu:

    " L'amour n'est pas une terre d'asile, le séjour heureux des amoureux. C'est une île violentée des éléments, un roc cabré comme un lièvre sous la serre d'un haut vent de proie, un climat où la lumière des fontes et la nuit du gel se livrent à mains nues un combat sans issues. Qui peut vivre ici sans périr à lui-même?"

   Mais le meilleur résumé, sans doute, que je peux offrir de Minuit en mon silence, c'est un dialogue dans un rêve, il y a quelques mois, qui me l'a donné.
   - "Qu'est-ce que l'amour?", demandait une voix dans ce rêve.
   Et une autre voix répondait: 
   - "C'est un échec qui a réussi".

Illustration: Sophie Lécuyer

mercredi, mai 04, 2016

Le premier monde



"On dit que les premières années de l'enfance sont les plus importantes, celles qui déterminent le reste de l'existence. On dit sans doute vrai, mais on ne vous dit pas pourquoi c'était important. Ce n'était pas d'être un enfant qui était important dans mon enfance, c'était autre chose. Je ne sais plus ce que c'était. Les jeux d'enfants m'intéressaient peu. J'aimais ce qui était silencieux, ce qui ne parlait pas. Les arbres, la neige, la pluie, la brume, le vent. Je crois que c'était ça le plus important. Un monde qui ne parlait pas. Un monde d'avant la parole. Un monde sans le bruit de l'homme. Un premier monde. Le monde des commencements, le monde silencieux des premières neiges, de la fonte printanière des lumières, de la fraîcheur tombale des forêts d'été, le monde aux sombres tonales venteuses des nuits d'automne. C'était ça mon premier langage."

Extrait de La vie posthume d'Edward Markham
Photo: L'enfance d'Ivan d'Andréï Tarkovski

dimanche, août 02, 2015

L'autre femme



Une femme invisible se pense en chaque homme. C'est, dans notre existence ordinaire, une autre vie en dormance. Qu'elle affleure notre conscience et, aussitôt, notre sommeil se surnage et flotte, à demi-éveillé, sur le courant d'une plus haute nuit. Le visage sans visage de cette femme est en nous, haut penché sur notre profondeur, comme cet arrière-fond caché du ciel où, sans pourtant le voir, nous sentons dans notre regard palpiter un cosmos. Son silence submerge des immensités. Son incandescence, pour nous lointaine, transperce la béance de l'espace et, nous touchant enfin, fond la glace qui durcissait nos rives.
  Les anciens la vénérèrent sous le nom d'Isis et gravèrent, à Saïs, cette formule sur le pavé de son temple: Je suis tout ce qui a été, qui est, et qui sera. Nul d'entre les mortels n'a encore soulevé mon voile. Beethoven la fit encadrer et l'avait sous les yeux quand il s'installait à son bureau. Quelques poètes et adeptes approchèrent des mystères qui la voilaient. Certains se réclamèrent de son ordre, d'autres en reçurent une vision. Leurs noms comme leurs œuvres sont toujours célébrés, et justement.
  C'est pourtant vers une figure marginale de la poésie, vers celui que ses amis surnommaient "le capitaine", ce "cher Hencke", c'est vers Hendrik Cramer que je reviens invariablement, et le plus pensivement, lorsque le voile de la vision semble s'aviver sous le frémissement d'un souffle. En décembre 1941, les Cahiers du Sud publièrent deux de ses textes, les derniers imprimés du vivant de Cramer, avant sa disparition, trois ans plus tard, dans un camp de concentration. Théâtre, le second de ces deux contes, débutent par une évocation saisissante:
  Au-dedans de la terre, sous les pas de chacun de nous, habite une femme qui a vécu d'innombrables vies. Elle repose telle un bloc noir dans la crypte du sommeil. Sa respiration est imperceptible comme celle des plantes, celle de l'espace. Sa vie n'a peut-être ni plus ni moins de réalité que la vie apparente d'une statue couchée qui exprime notre conscience la plus profonde. [...]
  La femme est allongée dans l'abîme comme une dormeuse éveillée. Son sommeil est veille, sa veille sommeil. Nous sentons que ses yeux mi-clos cachent le secret de notre être, mais qu'il ne nous est pas donné, au moins durant la vie, de lire en eux.
  La limpidité impénétrable de ces images transfuse l'esprit d'une transe éveilleuse. Il faut les contempler à intervalles irréguliers pour que leur pouvoir évocateur ne se corrompt. En elles, la calme étendue d'une mémoire primordiale, soumise à leur influence, semble s'ouvrir à notre regard intérieur. Un souvenir y somnole encore. Les contours d'un visage se précisent; puis, un regard lentement apparaît et trouve le nôtre avec la force d'une révélation.
   En chaque homme règne une nuit secrète.
  La vision de Cramer se surimpressionne, dans mon esprit, aux formules alchimiques latines que Jung grava de sa main sur une pierre en grès et qu'il éleva, pour son soixante-quinzième anniversaire, devant sa tour, à Bollingen. Y transparaît au grand jour, cette même tonalité secrète, cette vie obscurée qui, dans l'homme, prend le visage lumineux, parmi toutes les femmes, d'une seule femme:
  Je suis orpheline, seule; cependant on me trouve partout. Je suis Une, mais opposée à moi-même. Je suis à la fois "adolescent" et "vieillard". Je n'ai connu ni père, ni mère parce que l'on doit me tirer de la profondeur comme un poisson ou parce que je tombe du ciel comme une pierre blanche. Je rôde par les forêts et les montagnes, mais je suis cachée au plus intime de l'homme. Je suis mortelle pour chacun et cependant la succession des temps ne me touche pas.
  En chaque homme est une intensité errante qui recompose, femme après femme, le visage d'une seule. Inaccessible. Cruellement proche.
  Chacune d'entre elles la lui rappelle.
  Toutes lui sont un exil.

   Image : Helen Surman "The occult fiction of Dion Fortune" de Gareth Knight



mercredi, avril 22, 2015

L'invisible dehors, carnet islandais d'un voyage intérieur



Je suis à la recherche de l'homme des pouvoirs premiers, disait Ramuz. Je préfère aller à la rencontre des lieux de pouvoirs premiers. Il y a, dans le bois hivernal, un froid vigilant de l'esprit qu'aucun homme ne saurait éveiller en moi. C'est là, à l'écart de nos pas, loin des sentiers, que les flocons tombent sans laisser d'empreintes sur la neige.

Carnet de chemin: lundi 06 juin 2011

Au printemps 2011, je suis parti en Islande pour documenter Archives du vent, mon prochain roman. J'ignorais ce qui m'attendait là-bas. Comme Martin Buber, je pourrais écrire aujourd'hui: Tous les voyages ont des destinations secrètes dont le voyageur n'a pas conscience. Car, dès mon premier regard par le hublot de l'avion, j'ai été tout à coup emporté...ailleurs.

C'est là, durant un mois, que j'ai marché, vécu et écrit les pages de ce carnet: dans une région islandaise de l'ailleurs, au nord-ouest de l'ailleurs, là-haut, dans l'invisible dehors, à la frontière boréale de l'esprit. 



L'invisible dehors, carnet islandais d'un voyage intérieur
Editions ISOLATO
[Parution le 23 avril 2015]

vendredi, avril 03, 2015

Archives du vent



Je n’ai aucun souvenir précis du moment où la conviction s’ancra en moi que ce que nous appelons la réalité, la vie, le monde – la feinte trinité – tout ce jargon tiré, dirait-on, d'une notice sur les effets secondaires d’un antidépresseur, s’avérerait à jamais incapable de m’orienter ici-bas. J’avais vécu jusqu’ici comme nous vivons tous, casé entre les mêmes murs socioculturels que ceux de notre génération, rangé entre la famille, les études et les vacances, obéissant comme tout le monde à la volonté anonyme de la société et, le temps passant, l’esprit s’éveillant, de plus en plus anxieux de ce choix abstrait et de ses obligations, quant à elles, très concrètes.
J’étais d’année en année plus désemparé devant l’énormité du piège.
Il m’avait fallu un peu plus de vingt ans avant de comprendre que, par réalité, on me désignait l’impasse quotidienne dans laquelle vivre et, par monde, l’endroit où cette (dés)intégration organisée avait lieu.
Le choc que j’en reçus fit longtemps de moi un homme vide.
Ce fut mon premier contact avec l’autre réel.
Qu’est-ce que l’autre réel ? Cette nudité qui flamboie lorsqu’on élimine tout ce qui, aux yeux de la multitude, constitue la triste cohérence du monde où vit celle-ci.
La famille.
Le travail.
Les congés.
La société.
Autrement dit, le monde.
On exagère toujours un peu en disant « le monde » pour parler de l’Homme, remarque nonchalamment Robert Mitchum (le Colonel Powell) dans une scène du Rapport Usher, le dernier film du réalisateur Egon Storm, celle où, pour la première fois, il s’entretient avec Damon Usher, un clairvoyant incarné par Montgomery Clift, en glissant au même instant un Habanos dans le coupe-cigare à guillotine fixé à son bureau.
Son opération réussie, il poursuit :
L’humanité, au niveau planétaire, ça ne fait jamais qu’un village de Yahoos encerclé à 70,8% de mers et d’océans, plus 29,2% de terres émergées dont la moitié sont des déserts et de hautes montagnes, sans compter l’espace aérien et extra-atmosphérique, soit, grosso modo, l’équivalent d’une réserve d’indiens dans les Etat-Désunis du XXIe siècle. Le monde, monsieur Usher ? renchérit-il, en contemplant entre ses doigts le Habanos allumé. Nous n’avons pas encore géométré l’âme des choses, mais on y travaille

"Archives du vent" de P.Cendors.
Roman à paraître aux Editions Le Tripode en septembre 2015
Photo: W.Eugene Smith (1950) MAGNUM

lundi, octobre 27, 2014

L'outre chemin


     A partir de quel moment comprend-t-on que l'on est poète? Je ne suis certain que d'une seule chose: on le comprend avant même d'avoir crée une œuvre. On le sait quand on n'est encore rien ni personne. Cette phrase vide indique pourtant un point d'ancrage originel. Une matrice sans laquelle, quoique l'on fasse, même avec talent, tout reste privé d'incandescence.
     Le poète est quelqu'un qui n'est plus personne, c'est une force en mouvement comme l'oiseau encore sans plumage, tapis dans l'immobilité du nid, est un vol en puissance. Les livres que l'on publie plus tard ne font pas nécessairement de vous un poète. On cesse souvent de l'être au moment même où, l'œuvre dans ses mains, sa photo dans un magazine, on échange la vision de la poésie contre un reflet avantageux, une cage dorée dans le zoo culturel.
     Toute pose est une imposture. On succombe tous à cette séduction. Certains figent la pose jusqu'au bout. On les décore comme il convient de le faire des statues d'un musée. D'autres sont possédés du besoin de s'en libérer. Ils marchent sans un socle sous les pieds. Ils s'orientent en silence vers cette brûlante béance en eux. Ils regagnent leur nuit natale. Parmi eux, la plupart succomberont à la beauté sauvage de leur plumage noir. Leur non-pose sera visible de loin (ils y veilleront). Seul un petit nombre éprouvera le besoin de se libérer de cette "non-pose poseuse". Et de poursuivre seul, hors de tous chemins,  l'"outre-chemin", celui qui exige de se quitter. On y accède en ne se retenant plus à rien.

jeudi, mai 01, 2014

Secrète épiphanie de l'être


J'ai quitté l'école à sept ans. A cet âge, je me connaissais suffisamment pour comprendre que je n'étais pas là à ma place. A sept ans, j'étais déjà l'homme que je suis aujourd'hui. Nous sommes tous ainsi. Les heures de classe m'enseignaient l'ennui. L'ennui est un jour de grève de la vie. C'est un voyage annulé, à bord d'un train qui, sans avancer ni jamais quitter le quai, nous emporte loin de nous avec une lenteur crucifiante.

J'ai fait alors tout ce que les enfants font lorsque l'ennui se mêle de conduire leur vie à leur place: j'ai sauté en marche; je suis revenu à ma vie par le plus court chemin qui soit: par un regard...Un cèdre s'élevait dans la cour d'école. Depuis la fenêtre de la classe, je contemplais souvent le calme balancement de ses branches dans le vent. Sa présence abolissait l'ennui. Un arbre est presque assez grand pour contenir la vie entière d'un enfant de sept ans, d'un écolier un peu distrait, absent, la tête dans les nuages (commentaires des professeurs sur le bulletin de notes).

Je pensais à cela, récemment, tout en gravissant le versant nord du Devil's Mother, en Irlande. Pour adoucir l'effort du dénivelé, je m'étais mis à suivre le cours sinueux de la Glenanane River, une belle rivière de montagne qui court et cascade sur des pierres sombres, bordées de bruyère. Un nuage bas s'était refermé sur moi, m'isolant de la vallée en contrebas. Je marchais dans un étrange silence. Des embruns perdus se pressaient en vagues verticales vers le sommet. La tête dans les nuages. Le souvenir lointain de cette appréciation professorale avait soudain percé ma conscience. Dans leur curieuse ignorance, les secrétaires du savoir en savent parfois plus qu'ils ne le pensent. Si, à sept ans, au sens figuré, j'avais bien la tête dans les nuages, aujourd'hui, je l'avais réellement au sens propre. Je marchais à l'intérieur d'un nuage!

Mon champ de vision ne dépassait pas une dizaine de mètres, au-delà desquels commençait quelque chose d'intangible. Le champ se déplaçait avec moi comme un spectre optique.  Des présences impalpables, un sorbier fantomatique, une buée de rochers, un ectoplasme de mouton, affleuraient, parfois, sous la brouillasse du visible. La réalité s'était doublée de cette atmosphère d'invisibilité, singulièrement intime et envoûtante, que l'on peut ressentir en cheminant sous une chute de neige. Une équation subtile se résolvait brusquement avec simplicité: je marchais dehors à l'intérieur de moi. Les frontières identitaires avaient toutes été levées. Je percevais le glissé silencieux du nuage comme un prolongement de mon propre silence. J'éprouvais une secrète épiphanie de l'être. A sept ans, j'avais la tête dans les nuages. A quarante-cinq, ma tête était devenue un nuage. Je m'étais rejoins.

jeudi, décembre 12, 2013

L'homme qui marchait sur la lune

Howard McCord, 1959

« A quel degré du réel la réalité
doit-elle se hausser avant de devenir
crédible à nos yeux ? »


Unique roman du poète Howard McCord, « L’homme qui marchait sur la lune », réussit une méditation vertigineuse sur le mal, le sacré, ou la réalité de l’illusion. L'entretien suivant fut publié dans les pages du Magazine des livres (N°33), aujourd'hui défunt, en décembre 2011/janvier 2012. En voici la version complète.

S’il est relativement fréquent, en littérature, de voir l’Amérique donner naissance à une portée de deux ou trois loups blancs par génération, il est par contre beaucoup plus rare que ceux-ci mettent bas une oeuvre du même poil. « En littérature seul ce qui est sauvage nous attire, nous avait déjà prévenu Thoreau. Un vrai bon livre est quelque chose d’aussi naturel, primitif, sauvage, d’aussi mystérieux et merveilleux, d’aussi ambrosiaque, d’aussi prolifique qu’un lichen ou un champignon ». Ou une montagne, aurait pu ajouter l’ermite de Walden. Une montagne baptisée La Lune « …en partie prise dans une autre dimension…», précise Howard McCord, dont « L’homme qui marchait sur la lune », salué par une critique unanime, est un chef d’oeuvre d’une noire brillance. « J'ai reçu ce livre un peu comme un ovni, explique Jacques Mailhos, son traducteur. Un ovni chargé de nouveauté, d'efficacité, de beauté et de profondeur. En (le) traduisant, je me suis souvent répété que le paysage littéraire (français, du moins) serait plus enthousiasmant s'il abritait davantage d'auteurs écrivant ainsi avec un fusil de précision…dans la pureté balistique de la trajectoire de chaque phrase, le calibrage parfait des mots, le zéro de la lunette de visée impeccablement réglé sur la cible… »

Soliloque d’une grande puissance évocatrice, fascinant voyage au coeur de la psyché humaine, poétique des espaces sauvages et méditation sur la marche en solitaire, la guerre, le sacré ou la métaphysique des armes, le roman de McCord est nourri d’un vécu transcendé par son imagination et servi par un art irréprochable de conteur. Quatre ans après sa sortie, et au moment où une version poche prolonge sa très belle lancée, (20 000 exemplaires en France), Howard McCord (79 ans) revient sur la genèse d'un livre culte.

En vous penchant, récemment, sur vos premiers pas en littérature, au début des années cinquante, vous remarquiez: “…Le thème du solitaire au coeur d’un espace mental sauvage me fascinait. "L’homme qui marchait sur la lune" fut la culmination de ce thème en fiction. » D’où tenez-vous cette fascination ?

J’ai réalisé très tôt que la solitude était, en essence, celle de la condition humaine. De nature plutôt timide, j’étais entouré d’une famille très aimante et de quelques amis. Parce que je vivais à plusieurs kilomètres d’eux, il pouvait s’écouler plusieurs jours sans que je ne voie personne d’autre que mes parents et ma soeur, de presque quatre ans plus jeune. Je pris ainsi l’habitude d’être seul et de vagabonder. Ma première longue histoire remonte à 1939-1940. Je racontais à ma soeur les aventures du « petit homme » qui possédait une forteresse dans les montagnes Franklin. Leur présence se profilait à l’horizon, mystérieuse, attirante. J’éprouvais une sensation tenace d’isolement – non pas d’une manière pathologique -, mais avec cette conviction que mon contact avec le monde différait de celui des autres. Même si je ne doutais pas de leur existence, je ressentais la mienne comme distincte de la leur. Le monde était simultanément merveilleusement mystérieux et rempli de clarté, à l’image des pensées qu’il m’inspirait. Mon esprit possédait également un espace naturel sauvage, fait de recoins dérobés et de massifs lointains. J’ai découvert son territoire grâce aux livres et aux montagnes, deux champs d’expériences réunis en moi. Cela me fascinait. Les quelques amis de lycée avec qui je partageais ma passion de la montagne ne partageaient pas celle des livres, aussi cette partie de ma vie s’intériorisa-t-elle, devenant mon jardin secret. Lorsque je considère l’écrivain que je suis, je vois un explorateur, non un créateur. Si j’adopte d’autres voix que la mienne pour raconter ces explorations, le focus principal demeure toujours mon propre cheminement, celui d’un « je » interrogeant ses propres perceptions.

« L’homme qui marchait sur la lune » est votre unique roman. Quelle en fut la genèse ?

Un matin, ce devait être en 1980, je me suis réveillé avec l’image d’un homme gravissant un arroyo, tout en ajustant son sac, attentif à ses pas dans l’obscurité qui précède l’aube…Je me suis demandé où il allait, pourquoi, et qui il pouvait bien être. La plupart de mes nouvelles et poèmes débutent ainsi, par une phrase, une image. Je n’ai jamais une idée claire de la suite. Je me contente de suivre le chemin qui se dessine. Et plus j’avance, plus les détails s’accumulent en réduisant peu à peu le champ des possibilités. L’homme, ses souvenirs et son identité ont pris ainsi corps en même temps que le paysage. Son histoire était une apologia pro vita sua, une évasion en même temps qu’une quête. L’homme la racontait pour conjurer son isolement. C’est ainsi que tout a commencé. J’écrivais à la machine, à mon bureau sur une Selectric, et sur une Royal 440, chez moi. Arrivé à une cinquantaine ou soixantaine de feuilles, je les ai mises de côté. J’ai alors sollicité une bourse auprès du Fonds national pour les arts, qui me l’a accordée en 1983, en se basant sur le manuscrit. J’ai très peu avancé après ça, jusqu’au jour où une carte de la romancière Jaimy Gordon - elle avait fait partie de la commission littéraire à m’attribuer la bourse -, m’est parvenue. Elle me demandait : « Qu’est-il arrivé à ce type ? » Après toutes ces années, elle n’avait pas oublié mon histoire. Sa question m’a incité à m’y remettre. Une fois le roman terminé, je l’ai envoyé à Jaimy qui l’a aimé. Elle m’a alors suggéré de l’adresser à son éditeur. Ce que j’ai fait : il l’a accepté. Voilà l’histoire… J’ignore vraiment pourquoi j’ai laissé ce manuscrit en jachère aussi longtemps. Je devais être absorbé par autre chose.

Georg Gudni (1961-2011)

William Gasper, le narrateur principal du roman, est un assassin autant par nature que par profession. L’austérité de sa philosophie reflète la mystique d’un anarchiste solitaire. Qu’est-ce qui, dans cette figure, vous a captivé et inspiré ?

Dès que la vision de Gasper, marchant dans le silence de l’arroyo, m’est apparue, dès que je me suis mis à le suivre, j’ai été sous l’emprise de sa voix. Elle était calme, ouverte, assurée. Il confiait sans détour ses pensées. Plus tard, je me suis avisé de ce qu’une telle transparence pouvait camoufler. Au moment où j’écris un paragraphe ou une phrase, rappelez-vous, je ne dispose jamais que de quelques bribes de l’histoire. Les pensée et actions de Gasper me fascinaient. Même si je savais que j’en étais le créateur, l’histoire se révélait comme d’elle-même. Davantage qu’un démiurge, j’en étais l’observateur. Je travaille toujours ainsi. C’est un processus que je trouve enivrant. Mais peut-être cela explique-t-il aussi pourquoi il m’a fallu si longtemps pour achever ce livre. Toute préparation se déroule, pour une grande part, à un niveau inconscient, et il n’y a rien que je puisse faire pour la forcer. J’avais envie de poser des questions au lecteur. Nous possédons des termes comme assassin, tueur, sniper, meurtrier - tout un nuancier qui va de l’homicide le plus haineux au plus justifiable, voire accidentel -, comme nous disposons d’une palette de perceptions, d’états de conscience et de degrés différents d’intelligence, à l’image de notre réalité physique : depuis l’atome jusqu’aux univers multidimensionnels, sans parler des champs totalement abstraits des mathématiques et du langage. La vie ordinaire ne recouvre qu’une infime fraction d’une totalité que nous savons infiniment plus vaste et complexe. Gasper aime l’ambiguïté inhérente de ces questions. Il y avait là comme un paradoxe à entendre sa voix, calme et raisonnable, parler d’un univers aussi vertigineux.

Cette notion de complexité transcendante, symbolisée par la Lune, une montagne aride où l’ordinaire cohabite avec le sacré, est au coeur même de votre roman. Dans quelle mesure, l’espace sauvage dans lequel vous avez grandi, a –t-il contribué à façonner votre regard de poète ?

J’aime la montagne, elle fait depuis toujours partie de mon paysage. Toutes ces parois et crevasses, ces canyons et recoins cachés, stimulent mon imagination. Et ce secret qui émane d’elle. Comme notre esprit. J’ai commencé à parcourir la partie basse des Flanklin à onze ans. Quand j’en ai eu treize, j’avais gravi son plus haut sommet et découvert une étrange caverne que peu, j’en suis sûr, connaissent à ce jour. Je consacrais le reste du temps à dévorer autant de livres que je le pouvais. Je ne l’aurais probablement pas dit ainsi à l’époque, mais je m’aperçois, aujourd’hui, qu’il y avait, d’un côté, le monde de l’information, des mots, des livres - et à un degré moindre, le monde des gens -, et de l’autre, celui des montagnes où culmine la réalité. En montagne, la médiation des mots n’existe pas. Il n’y a que leur présence, immédiate. J’aimais cet accès direct. La nature ne tolère pas d’interférence. Je savais qu’elle ne me haïssait ni ne m’aimait, pas plus qu’elle ne me prêtait attention. Pour pénétrer sa dimension, il me fallait d’abord connaître et obéir à ses exigences. Grimper en solo intégral, comme je le faisais avec mes amis, vous l’enseigne très vite. Gasper avance également sans corde. Et lorsque vous n’avez pas de corde, vous répondez aux exigences de la paroi rocheuse ou c’est la chute. La complexité transcendante, telle que je la conçois, est cette mystérieuse échelle d’une réalité qui va de l’infiniment petit à l’univers pris dans sa totalité, le tout relié à la conscience et à son historique au cours de l’évolution. Cela crée une musique complexe. Il ne s’agit peut-être que d’une musique. Répétition. Variation. Mon vieil ami, Theodore Enslin, me dit que c’est tout ce que la musique est. Et il sait de quoi il parle ! Ce que j’avais sans doute à l’esprit, en écrivant mon roman, se rapprochait, en physique, d’une théorie unifiée de champ [expliquant la nature et le comportement de toute la matière, NDA] avec, bien sûr, les omissions que toute histoire, et la plupart des théories, comportent inévitablement. Cela en faisait sans doute trop pour une simple histoire, mais c’était la seule que je connaissais. La montagne me l’a raconté.

Comment expliquez-vous le succès de votre roman en France ?

Je suis enchanté et quelque peu mystifié. Aux dernières nouvelles, entre l’édition française et la québécoise, le tirage atteindrait les 23 000 exemplaires. Soit environ dix fois l’édition américaine. Aux USA, la critique a vu dans ce roman une aventure un peu étrange, fantaisiste. En France, il a été perçu tel que je l’avais initialement conçu : comme un conte psycho-philosophique. Je crois que la majorité des lecteurs français l’ont compris ainsi. En l’écrivant, un si grand nombre des livres qui étaient présent à mon esprit, étaient d’ailleurs français [« Le mont analogue » de René Daumal, notamment, NDA]…La philosophie occupe sans doute une place plus importante dans les écoles françaises que chez nous. J’ai lu les philosophes dès mon plus jeune âge et suivi, avant ma license, autant de cours dans cette matière, en plus de l’anglais et de la littérature américaine, que j’ai pu. On m’avait accordé une bourse d’études avancées en philosophie, mais je l’ai refusée pour me consacrer, à la place, à la littérature. J’avais le sentiment que l’approche universitaire de la philosophie serait bien plus confinée que l’étude littéraire. J’ai toujours préféré le royaume de l’imagination à celui de la raison.

Nombreux sont les écrivains qui, au début de leur cheminement, font une rencontre marquante avec un livre ou une oeuvre. Vous souvenez-vous d’une figure particulière?

J’étais un jeunot (19 ans), sans aucune connaissance de la littérature contemporaine, lorsque que mon premier mentor, Lafayette Young, dont j’avais découvert la librairie en me baladant dans San Diego, m’a parlé de l’oeuvre de Kenneth Patchen. Sleepers awake, son recueil de poèmes, maniait la typographie, la mise en page et le mystère du sens, d’une manière que je n’avais jusqu’alors jamais expérimenté. Son roman : Le journal d’Albion Moonlight, à la fois inventif et sinistre, demeure à mes yeux un modèle du genre. Avec Patchen, j’avais l’impression de découvrir une liberté de langage qui permettait de tout dire ou presque. La gamme de l’expression littéraire se révélait être infiniment plus riche que je n’avais pu l’imaginer. J’éprouve encore beaucoup de respect pour son intuition et son génie.

The Journal of Albion Moonlight de Kenneth Patchen

Votre oeuvre, principalement constituée de poèmes, couvre une période d’une cinquantaine d’années. Quel regard posez-vous, aujourd’hui, sur la poésie ?

La poésie a toujours été synonyme de liberté. Elle l’est encore. Lorsque j’écris ou que je lis, la fatalité humaine cesse d’exister. J’ai connu la chance tout au long de ma vie. Ne manquant ni d’un toit ni de nourriture, je n’ai jamais eu l’impression de devoir me battre pour exister. J’ai échappé aux luttes et à la terreur. J’ai rarement été malade et lorsqu’il m’arrivait de l’être, je me suis toujours relevé. Je reste fort. Sans fuir la vie pour l’art, c’est pour moi un enchantement et une grande liberté de me trouver sous l’emprise de l’imagination, occupé à couvrir la page de mots ou à les savourer, un livre en main.

Le choix d’une narration à la première personne du singulier, est l’un des points forts de votre roman. Cela induit une sorte de rythme hypnotique, d’intériorité oraculaire, particulièrement envoûtante. D’une puissance similaire est la présence magnétique et lointaine de La Lune, la montagne où nous entraîne William Gasper.

J’emploie cette technique narrative dans la plupart de mes fictions. La voix m’intéresse pour la musique qu’elle produit au fil de l’histoire. J’aime l’ambivalence qu’offre, pour le lecteur, un tel procédé. Je tenais à ce que William Gasper vous apparaisse comme un témoin lucide, honnête, de ses propres perceptions, un reporter sensible au monde qui l’entoure, et ceci dans le but de vous entraîner, graduellement, à accepter comme réelles des perceptions de plus en plus insolites. Je voulais repousser la frontière qui sépare, pour chacun, la réalité de l’illusion. Des hypothèses métaphysiques communément admises sont ébranlées par ce que nous révèle Gasper. Loin de l’ignorer, il en discute, et cela vous entraîne, du moins je l’espère, dans un état d’intéressante incertitude. Nos sens ne filtrent jusqu’à notre conscience qu’une minuscule parcelle de la réalité. Intellectuellement, nous le savons et pouvons, grâce à l’extension des sens qu’offre, aujourd’hui, la technologie, obtenir une meilleure vue d’ensemble. Mais même cela demeure encore incomplet. Il m’aurait été difficile de situer cette histoire dans une ville saturée de turbulences psychologiques. C’est pourquoi, pour ce pèlerinage solitaire, j’ai fait le choix d’un lieu calme et isolé : celui de La Lune. Même si vous êtes seul, les autres sont toujours là, quelque part, à participer. Qu’est-ce que le sacré sinon la rencontre avec l’autre ? Est-ce au final, un conte philosophique ou religieux ? A quel degré du réel la réalité doit-elle se hausser avant de devenir crédible à nos yeux, lorsque l’on sait que tout ce nos sens mesurent n’en laisse transparaître qu’une infime fraction? C’est ce genre de questions que la narration devait véhiculer pour le lecteur. Je cherchais à créer une prose musicale propice à ces réflexions.

Y a-t-il un aspect essentiel du roman que la critique, selon vous, a négligé d’approfondir ?

Puisqu’il s’en est trouvé plusieurs pour dire qu’il s’agissait d’un conte philosophique, quelqu’un aurait pu sans doute se pencher davantage sur la philosophie en question. William Gasper sait que sa perception et son expérience du réel divergent du modèle courant. Il a été le témoin de phénomènes que l’entendement commun déclarerait appartenir à un autre monde. Même si Gasper ne peut se l’expliquer, toutes ces expériences sont si nettes et directes qu’il lui est, dès lors, impossible de les réduire à de simples fantaisies ou des excroissances du réel. Elles appartiennent au réel, quoique cela soit. Merleau-Ponty remarquait que nous ne pouvons être certains de ce qui, au juste, crée nos perceptions. Même avec tous les admirables prolongements de nos sens, via la technologie moderne, notre ignorance reste absolue. Par nature, Gasper est un moniste : quoi qu'implique la conscience, c’est une portion du vaste continuum de l’univers, aussi incompréhensible que cela soit pour nous. Gasper comprend qu’il n’existe pas une méthode supérieure à une autre pour résoudre le mystère. La nature est un poème, déclarait Thomas Huxlex, probablement dans un moment d’étourdissement, mais pour Gasper la poésie et la science sont une. Il sait qu’il n’est pas le seul à vivre des instants de transcendance. Au fond, il apprécie le mystère que sa propre existence lui offre et le célèbre en la racontant. Je ne lis plus guère la philosophie, par contre j’ai une passion pour les biographies de philosophes. Comme les mathématiciens et les physiciens, ce sont des artistes hors du commun, même s’ils demeurent, pour la plupart, invisibles pour le reste du monde. Comme des snipers embusqués dans la montagne.


L'homme qui marchait sur la lune
Howard McCord
Traduction de Jacques Mailhos
Editions Gallmeister (2008)

mercredi, avril 24, 2013

En marchant vers l'extrême


Les prémices de la littérature, assurait Bruce Chatwin, sont nées du récit des nomades. Ces voyageurs étaient nos ancêtres et les espaces vierges qu’ils parcouraient dans la solitude de l’esprit, offrent aujourd’hui encore aux pas de quelques poètes et penseurs, un champ désocialisé, un non-lieu de l’homme, ouvert à l’exploration. Certains en rapportent un nouvel usage du monde, d’autres un Tractatus Logico-Philosophicus, d’autres encore, tel Howard McCord, natif d’El Paso : En marchant vers l’extrême, un road mot-vie (en version originelle), quatre textes ciselés dans une langue d’une vigueur dépouillée, quatre récits d’un marcheur aguerri, solitaire érudit et poète armé, que publient à la rentrée les Editions Ring. Tirs croisés avec un vétéran de l’itinérance dans un entretien publié, en septembre dernier, par Le Matricule des anges (N°146).

Photo: Howard McCord dans les monts Organs.

jeudi, janvier 24, 2013

L'autre réel


La découverte d’un autre réel, d’un lieu de haute solitude, habité d’un silence originel, a éveillé en moi, depuis l’adolescence, l’envie de pouvoir tout abandonner. Je ne parle pas de fugue ni d’un simple vague à l’âme. Je ne parle ni de nostalgie, ni de rêvasserie. Je parle d’un irrépressible élan de l’être, d’un appel inexplicable, urgent, profond, extravagant, à tout abandonner. Et partir. Pas n’importe où.

Là-haut, au Nord.

[Extrait d'un nouveau roman]

dimanche, janvier 01, 2012

Voyage d'hiver



Certains lieux sur terre coïncident avec les contrées sauvages de l’esprit. S’y rendre équivaut à accomplir un double voyage, un dialogue éveillé entre les sens et le sens, entre marche et rituel, géographie et poésie. Dans ce double mouvement, deux aspects du réel, deux versants de la même cime percent la conscience du voyageur, créant parfois cet état de vision calme et lucide, une sorte de transe sereine dans le mouvement ouvert du paysage.



jeudi, janvier 13, 2011

Bright Star


Pour l'enfant, la musique précédait la lecture. C'était le premier langage. Les sons venaient avant les mots. Essentiels. Envoûtants. Purs mouvements comme le grand souffle libre des éléments.
A cette époque, toute expérience, chaque balbutiement de la conscience, s'apparentait à un champ électrique qui serait parcouru de décharges originelles aussi silencieuses que fulgurantes. La musique n’échappait pas à ce phénomène. Pour l'enfant, son langage encore techniquement incompréhensible, souvent inaudible, se prenait soudain à articuler un verbe d’or.
Alors, au milieu d’interminables sonorités, il tombait sur des séquences d’une mystérieuse beauté visionnaire. Alors, pendant quelques secondes, la musique lui faisait entendre l’inexprimable.
Ces quelques secondes me revisitent parfois. Je sais alors pourquoi j'écris. Et quel album écouter.
En témoigne, ici, la petite merveille née de la fusion du compositeur-interprète Guillaume Pintout, un talent fou à trente ans, son batteur, Cyrille Holodiuk, Haluka Chimoto, superbe au violoncelle, Ashley Rugge, poète, et à la basse, Damien Ossart.
Chronique de l'album en version originale /sous-titrée français...
Atmospheric. Absorbing. Haunting. With “ Every silver lining has a cloud”, their self-titled debut album, the French Post-Rock duo Guillaume Pintout and Cyrille Holodiuk displays in 10 tracks with a dense and poetic sound of aching beauty.

The tone is set immediately with the album-opening “Against all odds” a lonesome Atlantic gale-blown ode to the wind swarming of emotion and otherworldliness. And while “A stolen life”, the next track, truly encapsulates the delicately mournful, tensed and dramatic tenor that heightens most of the album – unlocking, as such, a panorama of desolate and elemental grandeur -, it is with “The leaden sky” that the album reaches its ultimate peak: commencing with brooding, feverish washes of guitar, it grows into a graceful cinematic soundscape that veers from chaotic to dreaming and back again.

Along with “Leaves across the road”, a mesmerizingly melodic track, culminating in cathartic guitars and drums sonic assaults -, it stands, without doubt, as the CD's outstanding moment. “Backward”, the tenth and last track, a slow, flowing, hypnotic-like treated guitar loop charged with an impending sense of dread, assume a more sullen, doom-laden demeanor strangely affecting, and utterly spell-bounding like a David Lynch’s slow motion dream sequence, thus ending the album on a haunting note.

Romantically sombre but seductive rather than gloomy, “ Every silver lining has a cloud”, drifts like swift nocturnal stormy clouds from one track into another, subsuming everything in the mix into its blissful, towering soulful radiance that’s impossible not to get lost in. A Gem.
Sous-titrage français:
Atmosphérique. Passionnant. Envoûtant. Avec "Every silver lining has a cloud", leur premier album éponyme, le duo français Post-Rock, Guillaume Pintout et Cyrille Holodiuk, présente en dix morceaux un son dense et poétique d'une poignante beauté.
Le ton est immédiatement donné avec le morceau d'ouverture: "Against all odds", une ode solitaire au vent, balayée par un souffle Atlantique, surréelle et frémissante d'émotion. Alors que le morceau suivant: "A stolen life", résume en tout point la teneur à la fois délicatement mélancolique, tendue et dramatique qui imprègne l'intégralité de l'album - dévoilant ainsi un panorama d'une grandeur élémentaire et désolée -, c'est avec "The leaden sky" que l'album atteint son point culminant: commençant par une déferlante fièvreuse et menaçante de guitares et les assauts soniques de la batterie, le morceau évolue gracieusement vers un paysage sonore cinématique qui débouche du chaos vers la rêverie avant de retourner au chaos.
Avec "Leaves across the road", un morceau mélodique ensorcellant, il se distingue assurément comme l'un des grands moments du CD. "Backward", le dixième et dernier morceau, une boucle de guitare lente, fluide et hypnotique, chargée d'une sensation sombre d'effroi imminent, singulièrement émouvante et plus envoûtante que la séquence au ralenti d'un rêve de David Lynch, conclu ainsi l'album sur une touche obsédante.
Romantiquement sombre, séduisant plutôt que cafardeux, "Every silver lining has a cloud", traverse chaque morceau comme la houle nocturne d'un ciel orageux, entraînant l'ensemble dans une puissante ferveur irradiée d'âme qu'on ne peut écouter sans y succomber. Un bijou.
Site web avec extraits de l'album et achat en ligne: http://www.myspace.com/eslhac

samedi, août 14, 2010

L'autre monde


« J’ai toujours eu ancré en moi le sentiment du caractère sacré des lieux et des sanctuaires naturels : par exemple pour ce rocher qui se trouvait sur une certaine pente escarpée où j’avais l’habitude d’aller m’asseoir et où, aussi peu visible qu’un lièvre, je contemplais la lande jusqu’à l’horizon, en proie à une sorte d’extase religieuse. Je sentais que j’aurais dû y apporter ce symbole très simple du divin : ma bible ; mais, découvrant que ce livre ne s’accordait en rien au génie du lieu, je le rapportai à la maison, pour le remplacer par des trésors personnels, des coquilles striées d’escargots et autres objets du même genre.
Ce fut là ma première (et certes pas ma dernière) tentative malheureuse pour accorder mon expérience personnelle à des formes établies d’expression religieuse. Enfant de la nature que j’étais, peut-être avais-je été trop longtemps coupée de la civilisation. Mais j’eusse fort bien compris ces contes bouddhiques affirmant que les textes les plus sacrées sont ceux qui n’ont jamais été écrits : un vieux pin torturé par le vent et les années, un vol d’oies traversant le ciel. »

Au moment où j’achevais de lire ce passage, assis sur la berge d’une rivière, en bordure d’un bois, un ronflement animal s’éleva dans le silence. Interdit, car le son semblait proche et, pour l’instant, indéfini - un sanglier ? un chien enroué ? -, j’attendis, tête levée, un nouvel indice. Il vint sous la forme d’un autre ronflement, rauque, pressant, plus proche cette fois, bientôt suivit d’un froissement précipité des feuillages.
Sur la berge opposée, un chevreuil déboucha alors du taillis. Un jeune l’accompagnait. La femelle redressa la tête, attentive, dans ma direction. Devant mon extrême immobilité, elle se retira lentement, puis tous deux s’évanouirent de nouveau dans le bois.
Je n’avais pas ce symbole très simple du divin : ma bible…avec moi, mais ce qui est sans doute mieux accordé au monde sauvage et au mien, la voix d’un poète, celle de Kathleen Raine, dialoguant, pour un instant encore, avec les pages enluminées d’un très ancien manuscrit, ce... volume of wonders, open always before my eyes.

Extrait de Farewell happy fields - Adieu prairies heureuses de Kathleen Raine (traduction Diane de Margerie et françois Xavier Jaujard) Ed. Stock


mardi, janvier 19, 2010

Pripyat - Entretien avec Cécilia Colombo


Quand, très jeune, Cécilia Colombo découvrit pour la première fois l’image d’une roue de fête foraine prise à Pripyat, une ville sinistrée d’Ukraine au nord de Tchernobyl, inconsciente de la Catastrophe qui venait de frapper, elle n’y promena d’abord que ses jeux et son émerveillement enfantins. Des années plus tard, en recherchant la trace de ce « …terrain de jeu fantasmé », digne compagnon de la cabane d’Hansel et Gretel ou du Neverland de Peter Pan, elle se retrouva face à l’inconcevable : « Mon pays fantastique existait mais il était radioactif, il côtoyait Hiroshima et Nagasaki sur l’échelle des horreurs nucléaires. »
Ce qui s’annonçait comme un pèlerinage d’enfance en terre d’imaginaire se mua alors en une sombre odyssée, une traversée du réel, fascinante et poétique, où l’errance, celle de l’enfance trompée, devint quête de l’adulte « ...pour combler les lacunes, redessiner les visages, vivre l‘impossible ».

C’est par un premier livre atypique que la jeune auteure toulousaine, signe ses débuts en littérature. Récit dense et envoûtant autour du destin tragique d’une ville modèle de l’Ex-Union Soviétique, devenue ville fantôme, zone d’exclusion : « Prypiat : vert comme l’enfer » paru aux éditions de la Louve, réussit le pari improbable d’entraîner le lecteur au cœur de l’inconnu sans jamais quitter le territoire de l’intime.

« Je ne suis pas allée là-bas, prévient-elle dans son introduction, et pourtant cet endroit m’est familier. Quand la vie me paraît absurde, j’y retourne pour contempler la nature interdite et la ville abandonnée. » Devant ce Pompéi des temps modernes, la tentation aurait été aussi simple que morbide de couronner Pripyat première « capitale » d’un monde sans avenir.
Entièrement évacuée en 1986, suite à l’explosion thermique d’un réacteur de la centrale, la Zone est devenue, au fil des ans, mémorial pour les uns, musée de la mémoire pour les autres, pour d’autres encore, une destination touristique afin sans doute de vérifier à quoi pouvait ressembler la fin du monde.

C’est précisément cette géographie mystérieuse de l’inconnu, à la frontière du mythe et de l’actualité, qui prête à Vert comme l’enfer une dimension littéraire aussi saisissante qu’étrangement familière. Zone régie par les lois d’une dictature sans visage, «… sans odeur, sans goût », « réserve radioactive », peuplée d’animaux sauvages, d’arbres, de fruits, de légumes proliférant d’une manière inquiétante et anormale, Pripyat, sous la plume de Cécilia Colombo, se met de moins en moins à ressembler à cette « zone morte » de l’Europe de l’Est, comme le désignait l’un de ses garde-frontières, et de plus en plus à l’une de nos cités de béton.

Les vestiges de Pripyat semblent témoigner d’une ère humaine condamnée et disparue, et cette civilisation, aujourd’hui, continue pourtant d’être la nôtre. Devant la dévastation tranquille de ce parc de HLMs, ses rues droites, son tracé urbain, comment ne pas se retrouver aussitôt un peu « chez soi » ? Ce trouble, l’auteur de Vert comme l’enfer, en parcourt les couches profondes, en prolonge, page après page, les résonances intimes en s’en faisant la première lectrice, lectrice idéale pour le lecteur, car l’enfance y fut inscrite depuis le début.

La littérature serait-elle donc, comme le croyait Bataille, «…l’enfance enfin retrouvée » ?

Pierre Cendors: A la lecture de « Pripyat, vert comme l'enfer », l'évocation d'un souvenir d'enfance frappe d’emblée le lecteur. Zone interdite, zone contaminée, les photos de Pripyat, publiées dans les pages d'un magazine à la fin des années 80, n'ont pourtant d'abord été, aux yeux d’une petite fille de 9 ans, qu'un fabuleux terrain de jeu, un asile pour l'imaginaire…

Cécilia Colombo: J'ai trouvé l'explication d'une appropriation aussi insolite dans la proximité symbolique de Pripyat avec l'enfance. Quant on y songe, Pripyat est le catalyseur de toutes les peurs que, petits, on apprend à apprivoiser avec les contes. C'est sans doute le seul endroit au monde où l'homme, en pleins préparatifs d'une fête, a été chassé par une erreur dont il est le seul responsable, pour une durée sans fin, dans un schéma presque biblique. C'est aussi là bas que l'on éprouve la peur d'un danger presque irrationnel, comme un croquemitaine dans le placard, invisible pour les parents mais dont on connaît l'existence en dépit de la raison. Et surtout, c'est là que l'on a vu la fuite de l'adulte, celui de notre temps et qu'enfant je considérais comme protecteur tout puissant, devant cette créature sans consistance, laissant des maisons abandonnées et des histoires piégées dans les murs. Grâce à mes promenades et mes jeux là bas, j'ai apprivoisé ce vide, cette désertion, et la ville est devenue, avec sa fête foraine silencieuse et ses récits mystérieux, un véritable pays imaginaire. Noyau fait de peur et d'incompréhension, joie figée et idéalisme communiste, Pripyat est ainsi une véritable allégorie du « paradis perdu » : après cette catastrophe, nous n'avons plus qu'à aller de l'avant, ce petit bout de monde devient lentement étranger tout en irradiant le reste et surtout, comme le passé, demeure inaccessible à jamais. Enfant moi-même au moment où j'ai rencontré cette cité primordiale, je me suis donc sentie tout à fait à l'aise pour investir le lieu dans cette dimension que la grande roue symbolise avec beaucoup de justesse. Aujourd'hui, je me demande comment, sans cet esprit du conte et cet imaginaire, j'aurais pu appréhender sans crainte ce monde si proche où les forains partent sans leurs manèges et les enfants sans leurs ours en peluche, où les bébés naissent sans yeux et sans bras…
PC: Cette notion d'un paradis perdu, loin d'être une porte de sortie du réel, nous ramène singulièrement en son cœur. « C'est là que l'on a vu la fuite de l'adulte », écrivez-vous. On pourrait presque ajouter: c'est là qu'on a vu la fuite de l'homme face à l'humain. On devine en vous, et peut-être même est-ce là l'une des pierres fondatrices enterrées sous le texte – on devine le désir, proche de l'enfance, de ne pas laisser Pripyat mourir d'une injuste solitude. Vous guidez le lecteur dans ces lieux abandonnés, dans l'intimité de ses habitants « déportés », avec une lucidité constamment en prise avec l'émotion, comme un « n'oubliez pas » essentiel dont vous n’ignorez pas qu'il nous concerne tous.
CC : La collection "terre de mémoire" dans laquelle le livre est publié est basée sur cet esprit de "mise en face". Chaque auteur se présente avec un lieu chargé et parle des sensations éprouvées lors de son contact avec "son" endroit. Il y a, pour chaque livre, une appropriation totale de l'espace et un investissement personnel très fort de l'auteur. Jean Louis Marteil, l'éditeur, a beaucoup insisté sur cet aspect, nous ne sommes pas dans l'Histoire mais bien dans le vécu de cette Histoire. Quand je lui ai donné mon premier jet, il l'a trouvé trop informatif, il voulait quelque chose de plus fort, de plus militant et il m'a poussée à exprimer du vécu, quitte à me servir de ma propre expérience, pour ne pas faire un énième compte rendu de la Catastrophe, pour ne pas s'en tenir au chiffres, mais bien à l'humain. Ce fut assez douloureux, le passage avec le liquidateur que je ne suis pas allée voir est vrai et m'a fait pleurer à l'écriture comme à chaque fois que je l'ai relu pour les corrections. La colère n'est pas feinte, rien n'est pipé. C'est finalement un livre très intime conçu pour atteindre mon objectif, ce rappel du "nous sommes tous concernés". Et moi la première. J'éprouve une urgence à attirer l'attention sur les liquidateurs, sur les populations perdues, sur les gens malades et qui ne sont pas des monstres, sur le risque que Tchernobyl nous vitrifie pour de bon. Je trouve la politique énergétique de la France dramatique et le "je ne savais pas" m’horripile. On sait très bien désormais le risque de jouer avec l'atome civil, et pour ceux qui l'auraient oublié, j'espère que "Pripyat" servira de piqure de rappel. Il faut vraiment garder à l'esprit que cette ville était une cité du futur, le berceau d'une formidable aventure humaine et scientifique et qu'on a dû la quitter. Transposons cela chez nous et on comprend pourquoi construire encore plus de centrales pour les donner à des investisseurs privés devient complètement criminel.
PC: Cet objectif, "Vert comme l'enfer", l'atteint sans pourtant jamais perdre sa dimension littéraire, sans se "trahir" en pamphlet, en document "choc" et encore moins en brûlot contestataire. Cette précision me semble importante, en regard du discours actuel où l'information est souvent transmise dans un langage paresseusement formaté, extrêmement politilisé et virilisé, un langage qui non seulement manque d'authenticité, mais nous prive d'un ressenti fondamental, d'une culture vivante de l'humain. Dans votre livre, on ne rencontre ainsi ni d'ambassadrice des opprimés ni de journaliste missionné, simplement une jeune femme d'aujourd'hui, seule, face à l'irrecevable, et parlant de Pripyat depuis une solitude profondément ordinaire. J'aimerais que vous nous parliez un peu de l'expérience que vous avez traversée en l'écrivant. En quoi a-t-il modifié votre regard? Comment cette incursion (je vous cite): "...dans les recoins les plus isolés de la mémoire humaine" a t-elle été vécue, vers quoi vous a-t-elle conduite ?

CC: En allant à la rencontre de Tchernobyl, j'ai rencontré non pas mon ennemi, mais la dignité de ses victimes, le courage de ses opposants, la cruauté des industriels de l'atome. L'écriture de tout cela m'a profondément rapprochée des habitants et des liquidateurs, j'en suis sortie plus forte mais plus fragile aussi, sans doute à cause de la distance géographique. Comme je n'ai travaillé qu'à partir de documents photographiques ou de vidéos, j'ai vu se mêler les images du passé et du présent jusqu'à revivre jour par jour la Catastrophe dans le désordre. Cette confusion s'est matérialisée comme les souvenirs, sans lien vraiment logique, plus par bouffées. J'ai ainsi eu l'impression de m'approprier une mémoire collective, un espace commun et j'ai pu vivre une réelle prise de conscience de la souffrance des habitants. Comme le travail d'écriture n'a démarré que plusieurs mois après mon contact en tant qu'adulte avec Pripyat, j'avais déjà mis un pied effrayé dans la zone, et l'écrire m'a permis de vraiment me l'approprier, cette fois sans crainte, et de la faire mienne. Je n'ai rien d'une experte, je ne saurais pas dire quelle est la différence entre un réacteur RMBK et un de chez nous ou dérouler les évènements heure par heure, mais je sais par contre ce que ça fait de passer devant des mûres et de se dire "pourquoi pas, après tout" pour fuir cette angoisse de la vie en plein danger, pour apprivoiser l'invisible. Je sais aussi que le goût de la mûre ne sera pas différent de celui d'un fruit "propre", mais que cela n'aura pas d'importance car cette notion de "propreté" est évoquée en permanence, quand les gens font leurs courses ou préparent leurs conserves de champignons... Ils connaissent les endroits propres et les autres, ils ont parfois l'illusion de maitriser leur environnement et se croient plus fort que lui, par ailleurs, ils commencent à se protéger comme ils peuvent grâce aux missions scientifiques internationales envoyées pour les aider à gérer leur quotidien. Mais quand ils baissent les bras et ferment les yeux pour arriver à vivre plutôt que survivre, je me sens très proches d'eux et je les comprends. Sans prétendre savoir ce qu'est leur vie, écrire autour d'eux et avec eux m'a permis d'aimer leur pays en le découvrant, et je continue de l'aimer malgré la radioactivité, malgré les risques et les horreurs, malgré les mensonges, parce que eux même ne l'abandonneront pas, que ce soit par un manque de moyen ou par une volonté farouche de rester.

PC: Un livre me semble être l'émergence mystérieuse d'un gisement qui sommeillait en l'auteur et qu'un rien, une rencontre, une image, lui révèle. Comment est né le projet d'écrire: "Pripyat: Vert comme l'enfer" ? Quelles en furent les phases clés?

CC: C'est tout à fait quelque chose qui sommeillait et ne demandait qu'à sortir. A la suite de la lecture d'un article pour commémorer la Catastrophe, j'ai croisé le nom de Pripyat. Elle y était décrite comme une ville fantôme et, en illustration, je retrouvai ma grande roue : j'avais enfin un nom pour ma ville, il n'y avait besoin de rien de plus pour me lancer à sa recherche. J'ai trouvé sur Internet les photos s'y rapportant et le flot des souvenirs m'a transportée plusieurs années en arrière. Je n'ai fait que regarder sans réel but mais quand j'y suis revenue après quelques semaines sans y penser, j'ai éprouvé le besoin de prendre des notes. Je me suis rendue compte que Pripyat faisait partie intégrante de mon imaginaire à ce moment là et cette certitude s'est accentuée au fur et à mesure de mon avancée vers elle. J'ai grandi dans des immeubles pour la plupart de mon enfance et mes parents ont commencé leur vie adulte dans une banlieue qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à Pripyat, grandes tours, longues barres. Il y avait aussi la présence mélée des ouvriers et des scientifiques. J'ai toujours éprouvé un attachement profond pour les uns comme pour les autres, les savoir vivre ensemble dans ces immeubles me fascinait. Cela ajouté aux maisons abandonnées que j'ai toujours trouvé très belles, j'ai compris qu'entre ces murs vides, il résidait toutes mes peurs, mes espoirs, mon passé, que cette ville perdue était la face sombre de mon imaginaire. Ces constations ont croisé un moment où mon écriture avait besoin d'aspects plus visuels, j'étais souvent dans les autres sens et j'avais beaucoup de mal à donner la vue à mes personnages. Mon compagnon d'alors m'a proposé d'écrire une nouvelle sans personnage et il est sorti 10 pages de description de Pripyat. Mes notes m'ont incitée à choisir ce thème et surtout, l'endroit me semblait être le mieux indiqué pour un texte assez long sans être lassant car sans aucune action. Ce court travail a fait émerger un réel désir de m'investir plus loin. Quelques mois plus tard, je rencontrai Jean Louis Marteil et "La louve". Le jour même, je lui proposai de parler de Tchernobyl, il a de suite accepté. A partir de ce moment, j'ai profité de son expérience d'écriture (car il est aussi écrivain). Finalement, tout cela n'a été que rencontres et opportunités...

PC: La face sombre de votre imaginaire coïncide d'une manière troublante avec celle du monde moderne. C'est une réflexion qui revient souvent en vous lisant: notre ombre évolue et continue à nous échapper comme Pripyat dépasse tous nos repères connus. En un sens, plus qu'une ville fantôme, on pourrait parler de laboratoire à ciel ouvert. N'est-ce pas d'ailleurs un pendant terriblement actuel de l'homme qui, à l'ère de la génétique "sérialisée", perturbe la grammaire de sa propre espèce ? On pense ici à ce que disait Camus: " L'homme n'est pas entièrement coupable : il n'a pas commencé l'histoire; ni tout à fait innocent puisqu'il la continue." Banlieue humaine de béton et de tours, Pripyat est devenue un lieu mythique, une zone non-humaine allégorique, qu'un langage commun échoue à décrire et plus encore, à concevoir. Le vocabulaire qui s'est lentement coagulé autour de ses murs est d'ailleurs, je crois, un indice qui vous avait paru particulièrement révélateur du regard que l'homme lui porte (ou se porte), n'est-ce pas?

CC: Oui, il est vrai que nous n'avons pas eu le temps ou l'envie d'inventer un langage autour des catastrophes nucléaires. Je pense que c'est parce que nous n'arrivons pas encore à concevoir l'horreur de ce qui s'est passé, parce que cela nous dépasse de loin et qu'on en évalue très mal les conséquences presque démentielles. Je trouve ceci très dommageable pour la suite. Il me semble que cette absence de mots permet de faciliter la disparition des problèmes à venir grâce à des propagandes diverses et de faire oublier même le danger. C'est si simple quand il n'y a pas de mot particulier pour parler de quelque chose d'aussi spécifique ! Etrangement, le vocabulaire de Tchernobyl est resté celui de la guerre (liquidateurs, lutte contre le réacteur, opérations diverses, zone d'exclusion, colons...) pour s'en séparer tout à coup (nuage, sarcophage, pied d'éléphant...) et se fondre dans le langage du quotidien. La terminologie guerrière laisse supposer une fin, un armistice, or ce n'est pas le cas ici, il n'y aura pas de fin connue de nous. Quant aux mots du quotidien, ils ne montrent rien de l'ampleur de la tragédie. Cette absence de référentiel spécifique est symptomatique de la façon dont on a vécu la Catastrophe et surtout de la façon dont on échoue à se représenter les retombées sur le long terme. On retrouve ce problème également dans la façon d'en évaluer les conséquences humaines (on parle, là bas, de "gentils cancers" quand les enfants souffrent de la thyroïde...) et le mépris systématique opposé par l'AIEA au nouvelles études basées sur l'observation de la vie dans le Zone par rapport à celles basées sur des critères établis au Japon après les bombardements nucléaires. Là encore aucune remise en cause, nous nous raccrochons à l'existent, même s'il est faux et absurde. A tel point qu'on ne sait pas vraiment ce qui se trame là bas. Vous avez d'ailleurs raison de parler de laboratoire car il y en a d'ailleurs beaucoup installés dans la zone dont un dans une des écoles de Pripyat à côté des serres, mais peu de gens le savent. Comme peu savaient que Tchernobyl a continué à fonctionner des années durant après la Catastrophe, ou que le réacteur N°2 a failli nous rejouer le 26 avril ou encore qu'un gigantesque système de radar est installé juste derrière Pripyat. Pour ma part, je me suis souvent heurtée aussi à ces découvertes, à des informations très contradictoires ou fausses, ou à toute une absence de représentation commune. J'ai parfois eu du mal à trouver les mots justes pour exprimer la réalité de Pripyat mais à chaque fois où la tentation de faire au plus simple se présentait, je me raccrochais à la Catastrophe, avec un C majuscule, le seul mot que les survivants ont utilisé pour parler de ce qui s'est passé et qui continue d'advenir. Ce C majuscule est le symbole d'une réappropriation de l'histoire par ceux qui l'ont vécu et je m'en serais voulu de l'oublier une seule fois pour dériver vers le chiffre brut ou l'information pure. Mais il faudra d'autres mots pour qu'enfin soient reconnus les drames quotidiens des victimes et de leurs enfants.

PC: En dépit d'une multitude de documentaire, on remarque d'ailleurs la quasi absence de fictions tournées sur ou autour de Tchernobyl ou même de Pripyat. C'est étrangement symbolique, comme si au contact de cette terre contaminée, l'imagination devenait à son tour "sans forme, sans odeur, sans goût". Les attentats du 11 septembre, pour citer un exemple proche, un sujet de film pourtant tabou, a déjà inspiré plusieurs fictions. Dans le cas de Tchernobyl, il faut se tourner vers le passé, vers un temps précédant la "Catastrophe" de sept années, pour découvrir une œuvre qui l'évoque avec une justesse quasi prophétique: "Stalker" d'Andréï Tarkovski...

CC: Notre imaginaire occidental échoue à se représenter ce drame comme il échoue à lui donner des mots, s'y refuse presque, c'est sans doute une des raisons qui justifient ce silence troublant du monde cinématographique. Mais je pense, sans établir de hiérarchie dans les douleurs, qu'il est encore impossible de parler de Tchernobyl sans éveiller une conscience politique et écologique qui bouleverserait les idées transmises par les lobbys sur le nucléaire, de surcroît, il reste difficile d'extrapoler un autre visage de l'explosion de la centrale que celui que l'on a pu voir le 26 Avril. Quant à une fiction qui en serait inspirée, il n'y a pas de "happy end" possible, à peine parle-t-on d'en voir simplement un jour la fin... De surcroît, il me semble qu'il y a, dans le cas d'une catastrophe telle que Tchernobyl, un sentiment de punition divine sans rédemption possible (ce n'est d'ailleurs pas pour rien que JL Marteil l'a signalé dans sa préface avec une citation de l'Apocalypse), et en ce moment, le concept de l'homme puni d'avoir trop joué avec le feu n'est pas très vendeur... Enfin, comment représenter les radiations et leurs méfaits ? Il n'y a rien de très visuel là dedans, et c'est sans doute parce qu'il n'en parle pas que Tarkovsky a pu faire un film dessus. Il était un des rares cinéastes à pouvoir représenter la lenteur des enfants de Gomel, l'absence d'humain, la vie qui continue et s'accroche malgré tout, le silence, l'absurde et en faire un chef d'œuvre. Je ne sais pas quel producteur accepterait aujourd'hui de financer un long métrage aussi lent, triste et philosophique, heureusement qu'il avait déjà filmé tout cela avant 1986 ! Quant à ce hiatus dans la chronologie, le réel qui copie la fiction, c'est presque une anecdote tant l'œuvre et la réalité semblent liées intimement, plus encore que si l'une avait suivit l'autre. Il faut garder à l'esprit cette "utilité" de l'art, cette propriété qui consiste à nous servir à appréhender le réel et je trouve pertinent se servir de "stalker" comme tel. Enfin, je tiens à faire remarquer que cette tendance au silence se débloque peu à peu. Il est sorti, il y a quelques mois, un jeu appelé " S.T.A.L.K.E.R.". Il plonge un personnage dans la Zone à la recherche d'une chambre censée garder un secret, suite à une seconde Catastrophe à Tchernobyl. Considérant le travail de scénario, de modélisation, d'immersion nécessaire à sortir un jeu, on peut considérer que, peut être bientôt, le cinéma tournera la caméra vers la Zone.

PC: Vous n'êtes pas allée "physiquement" à Pripyat. Votre imaginaire s'est pourtant approprié la zone d'une manière qui laisse présager d'autres œuvres, sinon une incursion directement sur les lieux. L'envisagez-vous? Et quel pourrait-être, aujourd'hui, le terme d'un tel voyage?


CC : J'éprouve effectivement le désir impérieux de me rendre à Pripyat, comme si j'avais une légitimité à m'y retrouver un jour, comme si un passé là bas où une histoire à y vivre m'attendait. Je pense qu'à m'être autant projetée dans ce lieu, il a laissé une marque profonde chez moi, marque qui a déjà beaucoup influencé mes travaux de fiction. Comme cette part sombre de mon imaginaire est très forte dans mon écriture et que je l'ai identifiée, j'ai aujourd'hui besoin de m'y confronter. Avant d'avoir écrit le livre, je ne trouvais pas cela envisageable. Aujourd'hui, je mesure l'avantage d'avoir attendu, j'ai pu dépasser l'émotion brute et je sais ce que je vais y chercher, une confrontation avec l'obscurité de mon monde intérieur, avec ce territoire sauvage et radioactif. De plus, encore une fois, j'ai l'impression que c'est un besoin qui s'inscrit dans quelque chose de plus grand que moi. Cela va sans doute vous paraître très punk, mais pour une raison de génération, nous sommes les enfants de l'ère atomique et comme nous paierons les erreurs de nos ainés, leur précipitation à se servir d'un pouvoir qu'ils ne maîtrisaient pas et leur acharnement à ne pas voir le danger. Comme cet endroit est le premier à en avoir fait les frais, il incarne notre époque dans sa noirceur technologique, notre niche écologique viciée, notre futur contaminé, notre destin radioactif. Comme certains s'interrogent et aimeraient se rendre à Las Vegas pour éprouver le cynisme de notre époque, d'autre à Auschwitz pour comprendre la déshumanisation et la barbarie, d'autre encore à Mexico pour sa pollution terrible, je tiens à voir de mes yeux la conséquence de notre stupidité. Tous ces lieux sont la noirceur de notre temps, de notre espèce, nous nous devons de les regarder en face sans voyeurisme pour les montrer du doigt quand il faudra prendre des décisions financières, écologiques, humaines qui nous engagerons tous.

PC: Transition parfaite pour vous poser cette question: pourquoi écrire? Pourquoi écrivez-vous?

CC : Ce ne sont que des motivations égoïstes ! J'écris avant tout pour me raconter des histoires et les vivre très intensément, ou pour revivre un moment de ma vie marquant et l'intégrer dans un autre monde. Ceci dit, même si j'écris pour moi, j'espère aider les lecteurs à créer leurs propres images, à vivre le plaisir que j'ai ressenti à écrire le texte. C'est sans doute pour cela que j'ai du mal à écrire des histoires visuelles et que je me refuse à employer un style trop complexe, parce que j'espère que mes lecteurs vont voyager dans leur propre tête et pas dans la mienne. C'est un aspect presque vital, ce contact avec l'autre monde, celui de l'imaginaire, du surnaturel et des possibles et comme je rêvasse plusieurs heures par jour, je me suis dis que je pourrais en faire quelque chose d'un peu plus productif que rester sur mon canapé à regarder le ciel, et devenir passeuse pour aider les autres à visiter leur propre imagination. Cela m'a paru naturel, je passe moi-même souvent par l'art des autres pour supporter et comprendre le monde dans lequel on vit, ainsi, j'ai choisi d'écrire à mon tour pour apporter ma pierre à l'édifice collectif. Par ailleurs, j'aurais aimé écrire aussi des choses plus militantes pour agir mais je souffre du syndrome "Frida Khalo" qui souhaitait à tout prix être une peintre militante et qui ne parvenait qu'à se représenter sans cesse. Or, il se trouve que Pripyat présente la particularité séduisante d'être à la croisée des chemins, entre l'imaginaire et le réel et m'a permis de dénoncer un danger qui me paraît terrible... C'était le premier livre idéal pour moi.

PC: A quelles sources "Pripyat, vert comme l'enfer" a-t-il puisé au cours de son écriture? Pourriez-vous nous rappeler les lectures marquantes, les images, les musiques indissociables qui vous ont nourrie et ouvert le chemin?

CC : Il y a eu deux livres marquants, "La Supplication" de S. Alexievitch et "Les silence de Tchernobyl", un ouvrage de vulgarisation. J'ai jugé qu'il me fallait des bases sur lesquelles m'appuyer avant de me lancer du fait des trop grandes disparités d'informations recueillies sur le net, et celles ci me paraissaient solides : "la Supplication" est un classique, l'ouvrage de référence, et "les silences" est un ouvrage très contemporain compilant un grand nombre d'études et des chiffres sérieux. Pour ce qui est des images, ma mère a beaucoup de photos de sa jeunesse passée dans la banlieue bordelaise, des images si proches de Pripyat qu'elles ont façonné ma vision de la ville et m'ont aidé à y entrer. De même, beaucoup de mon passé s'est déroulé dans des immeubles HLM ou des quartiers populaires. Cet univers m'était donc familier et j'y suis très attachée. Enfin, concernant l'univers musical, sans doute à cause des pianos et de la beauté dans le ravage, j'ai écouté en boucle deux albums de Sheller, "Les machines absurdes" et "Epures". Tant et si bien que pendant plusieurs semaines, ces albums me filaient tellement le cafard que je les ai remisé en attendant la sortie du livre ! Aujourd'hui, je peux les écouter sans y penser trop, mais il aura fallu les dissocier de Pripyat pour que ce soit de nouveau possible. Tout ce monde autour de moi m'a parut essentiel, j'ai construit le livre entre ces tuteurs solides et cela m'a permis une immersion totale dans les photographies, et donc, presque de me rendre là bas pour de bon !

PC: Vous revenez de la 10 e édition du festival: Les Rendez-vous de l'Histoire, à Blois. C'est la première fois que vous présentez "Pripyat: vert comme l'enfer" en public. Quelles ont été les réactions ? Pripyat est-elle devenue un spectre dans la conscience collective ou en mesure ton mieux aujourd'hui toute l'actualité?
CC: J'ai été très surprise de l'accueil du public, à la fois intéressé et très discret. C'était d'autant étrange que les gens parlaient beaucoup autour d'Oradour sur Glane (un autre titre de la collection) et sollicitaient l'auteur également présent avec beaucoup d'émotion parce qu'un avait son père là bas, un autre connaissait un survivant..., alors que presque personne ne souhaitait parler de Pripyat. Finalement, il a été vendu autant de l'un et de l'autre, et je n'ai pas encore réussi à l'expliquer comment il a pu être parmi les titres les plus vendus de "La Louve" sur le salon sans que personne ne s'en rende compte, sans que personne n'ait envie d'en parler. Seulement une personne, militante, m'a interpellée sur le sujet, ainsi qu'un autre, très farouche défendeur du nucléaire. Sur le salon de Toulouse également, le titre s'est plutôt bien vendu et encore une fois, ce fut un militant actif de "Sortir du Nucléaire" qui m'a sollicitée. J'explique cette distance par l'évidence que Tchernobyl fait totalement partie du présent, c'est de l'histoire contemporaine marquée en grande partie par le non-dit et, un peu comme pour la guerre d'Algérie, ce sont des choses qu'on garde pour soi. Si on y pense, il n'y a pas d'inscription de la catastrophe dans les villes de France, même les plus touchées, nous n'avons pas recueilli de population en exil suite à ce désastre, nous n'avons vraiment rien vécu de collectif autour de cela. Pour résumer, Tchernobyl est bien loin d'être oublié, mais reste dans la sphère de l'intime ou du militant. C'est d'ailleurs en partie parce que mon livre n'est pas inscrit dans le militantisme qu'il a retenu l'attention de "Sortir du Nucléaire". Cette réappropriation par la littérature fait de la Catastrophe un objet appréhendable autour duquel parler de ce qui compte vraiment, l'humain et ce que cette Catastrophe a changé, tant dans on quotidien que dans la représentation qu'il se fait à la fois du nucléaire et du tout petit monde dans lequel il vit désormais. Nous ne sommes plus dans la lutte mais dans l'acceptation. Un jour, il faudra régler tout ça, vivre vraiment avec sans faux semblant et j'espère que j'aurais un peu contribué à ce grand pas en avant.

Pripyat, vert comme l’enfer
de Cécilia Colombo
Editions La Louve
Collection : Terre de mémoire - 10€
ISBN-10: 2916488154
ISBN-13: 978-2916488158