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mercredi, avril 24, 2013

En marchant vers l'extrême


Les prémices de la littérature, assurait Bruce Chatwin, sont nées du récit des nomades. Ces voyageurs étaient nos ancêtres et les espaces vierges qu’ils parcouraient dans la solitude de l’esprit, offrent aujourd’hui encore aux pas de quelques poètes et penseurs, un champ désocialisé, un non-lieu de l’homme, ouvert à l’exploration. Certains en rapportent un nouvel usage du monde, d’autres un Tractatus Logico-Philosophicus, d’autres encore, tel Howard McCord, natif d’El Paso : En marchant vers l’extrême, un road mot-vie (en version originelle), quatre textes ciselés dans une langue d’une vigueur dépouillée, quatre récits d’un marcheur aguerri, solitaire érudit et poète armé, que publient à la rentrée les Editions Ring. Tirs croisés avec un vétéran de l’itinérance dans un entretien publié, en septembre dernier, par Le Matricule des anges (N°146).

Photo: Howard McCord dans les monts Organs.

jeudi, janvier 24, 2013

L'autre réel


La découverte d’un autre réel, d’un lieu de haute solitude, habité d’un silence originel, a éveillé en moi, depuis l’adolescence, l’envie de pouvoir tout abandonner. Je ne parle pas de fugue ni d’un simple vague à l’âme. Je ne parle ni de nostalgie, ni de rêvasserie. Je parle d’un irrépressible élan de l’être, d’un appel inexplicable, urgent, profond, extravagant, à tout abandonner. Et partir. Pas n’importe où.

Là-haut, au Nord.

[Extrait d'un nouveau roman]

dimanche, janvier 01, 2012

Voyage d'hiver



Certains lieux sur terre coïncident avec les contrées sauvages de l’esprit. S’y rendre équivaut à accomplir un double voyage, un dialogue éveillé entre les sens et le sens, entre marche et rituel, géographie et poésie. Dans ce double mouvement, deux aspects du réel, deux versants de la même cime percent la conscience du voyageur, créant parfois cet état de vision calme et lucide, une sorte de transe sereine dans le mouvement ouvert du paysage.



jeudi, janvier 13, 2011

Bright Star


Pour l'enfant, la musique précédait la lecture. C'était le premier langage. Les sons venaient avant les mots. Essentiels. Envoûtants. Purs mouvements comme le grand souffle libre des éléments.
A cette époque, toute expérience, chaque balbutiement de la conscience, s'apparentait à un champ électrique qui serait parcouru de décharges originelles aussi silencieuses que fulgurantes. La musique n’échappait pas à ce phénomène. Pour l'enfant, son langage encore techniquement incompréhensible, souvent inaudible, se prenait soudain à articuler un verbe d’or.
Alors, au milieu d’interminables sonorités, il tombait sur des séquences d’une mystérieuse beauté visionnaire. Alors, pendant quelques secondes, la musique lui faisait entendre l’inexprimable.
Ces quelques secondes me revisitent parfois. Je sais alors pourquoi j'écris. Et quel album écouter.
En témoigne, ici, la petite merveille née de la fusion du compositeur-interprète Guillaume Pintout, un talent fou à trente ans, son batteur, Cyrille Holodiuk, Haluka Chimoto, superbe au violoncelle, Ashley Rugge, poète, et à la basse, Damien Ossart.
Chronique de l'album en version originale /sous-titrée français...
Atmospheric. Absorbing. Haunting. With “ Every silver lining has a cloud”, their self-titled debut album, the French Post-Rock duo Guillaume Pintout and Cyrille Holodiuk displays in 10 tracks with a dense and poetic sound of aching beauty.

The tone is set immediately with the album-opening “Against all odds” a lonesome Atlantic gale-blown ode to the wind swarming of emotion and otherworldliness. And while “A stolen life”, the next track, truly encapsulates the delicately mournful, tensed and dramatic tenor that heightens most of the album – unlocking, as such, a panorama of desolate and elemental grandeur -, it is with “The leaden sky” that the album reaches its ultimate peak: commencing with brooding, feverish washes of guitar, it grows into a graceful cinematic soundscape that veers from chaotic to dreaming and back again.

Along with “Leaves across the road”, a mesmerizingly melodic track, culminating in cathartic guitars and drums sonic assaults -, it stands, without doubt, as the CD's outstanding moment. “Backward”, the tenth and last track, a slow, flowing, hypnotic-like treated guitar loop charged with an impending sense of dread, assume a more sullen, doom-laden demeanor strangely affecting, and utterly spell-bounding like a David Lynch’s slow motion dream sequence, thus ending the album on a haunting note.

Romantically sombre but seductive rather than gloomy, “ Every silver lining has a cloud”, drifts like swift nocturnal stormy clouds from one track into another, subsuming everything in the mix into its blissful, towering soulful radiance that’s impossible not to get lost in. A Gem.
Sous-titrage français:
Atmosphérique. Passionnant. Envoûtant. Avec "Every silver lining has a cloud", leur premier album éponyme, le duo français Post-Rock, Guillaume Pintout et Cyrille Holodiuk, présente en dix morceaux un son dense et poétique d'une poignante beauté.
Le ton est immédiatement donné avec le morceau d'ouverture: "Against all odds", une ode solitaire au vent, balayée par un souffle Atlantique, surréelle et frémissante d'émotion. Alors que le morceau suivant: "A stolen life", résume en tout point la teneur à la fois délicatement mélancolique, tendue et dramatique qui imprègne l'intégralité de l'album - dévoilant ainsi un panorama d'une grandeur élémentaire et désolée -, c'est avec "The leaden sky" que l'album atteint son point culminant: commençant par une déferlante fièvreuse et menaçante de guitares et les assauts soniques de la batterie, le morceau évolue gracieusement vers un paysage sonore cinématique qui débouche du chaos vers la rêverie avant de retourner au chaos.
Avec "Leaves across the road", un morceau mélodique ensorcellant, il se distingue assurément comme l'un des grands moments du CD. "Backward", le dixième et dernier morceau, une boucle de guitare lente, fluide et hypnotique, chargée d'une sensation sombre d'effroi imminent, singulièrement émouvante et plus envoûtante que la séquence au ralenti d'un rêve de David Lynch, conclu ainsi l'album sur une touche obsédante.
Romantiquement sombre, séduisant plutôt que cafardeux, "Every silver lining has a cloud", traverse chaque morceau comme la houle nocturne d'un ciel orageux, entraînant l'ensemble dans une puissante ferveur irradiée d'âme qu'on ne peut écouter sans y succomber. Un bijou.
Site web avec extraits de l'album et achat en ligne: http://www.myspace.com/eslhac

samedi, août 14, 2010

L'autre monde


« J’ai toujours eu ancré en moi le sentiment du caractère sacré des lieux et des sanctuaires naturels : par exemple pour ce rocher qui se trouvait sur une certaine pente escarpée où j’avais l’habitude d’aller m’asseoir et où, aussi peu visible qu’un lièvre, je contemplais la lande jusqu’à l’horizon, en proie à une sorte d’extase religieuse. Je sentais que j’aurais dû y apporter ce symbole très simple du divin : ma bible ; mais, découvrant que ce livre ne s’accordait en rien au génie du lieu, je le rapportai à la maison, pour le remplacer par des trésors personnels, des coquilles striées d’escargots et autres objets du même genre.
Ce fut là ma première (et certes pas ma dernière) tentative malheureuse pour accorder mon expérience personnelle à des formes établies d’expression religieuse. Enfant de la nature que j’étais, peut-être avais-je été trop longtemps coupée de la civilisation. Mais j’eusse fort bien compris ces contes bouddhiques affirmant que les textes les plus sacrées sont ceux qui n’ont jamais été écrits : un vieux pin torturé par le vent et les années, un vol d’oies traversant le ciel. »

Au moment où j’achevais de lire ce passage, assis sur la berge d’une rivière, en bordure d’un bois, un ronflement animal s’éleva dans le silence. Interdit, car le son semblait proche et, pour l’instant, indéfini - un sanglier ? un chien enroué ? -, j’attendis, tête levée, un nouvel indice. Il vint sous la forme d’un autre ronflement, rauque, pressant, plus proche cette fois, bientôt suivit d’un froissement précipité des feuillages.
Sur la berge opposée, un chevreuil déboucha alors du taillis. Un jeune l’accompagnait. La femelle redressa la tête, attentive, dans ma direction. Devant mon extrême immobilité, elle se retira lentement, puis tous deux s’évanouirent de nouveau dans le bois.
Je n’avais pas ce symbole très simple du divin : ma bible…avec moi, mais ce qui est sans doute mieux accordé au monde sauvage et au mien, la voix d’un poète, celle de Kathleen Raine, dialoguant, pour un instant encore, avec les pages enluminées d’un très ancien manuscrit, ce... volume of wonders, open always before my eyes.

Extrait de Farewell happy fields - Adieu prairies heureuses de Kathleen Raine (traduction Diane de Margerie et françois Xavier Jaujard) Ed. Stock


mardi, janvier 19, 2010

Pripyat - Entretien avec Cécilia Colombo


Quand, très jeune, Cécilia Colombo découvrit pour la première fois l’image d’une roue de fête foraine prise à Pripyat, une ville sinistrée d’Ukraine au nord de Tchernobyl, inconsciente de la Catastrophe qui venait de frapper, elle n’y promena d’abord que ses jeux et son émerveillement enfantins. Des années plus tard, en recherchant la trace de ce « …terrain de jeu fantasmé », digne compagnon de la cabane d’Hansel et Gretel ou du Neverland de Peter Pan, elle se retrouva face à l’inconcevable : « Mon pays fantastique existait mais il était radioactif, il côtoyait Hiroshima et Nagasaki sur l’échelle des horreurs nucléaires. »
Ce qui s’annonçait comme un pèlerinage d’enfance en terre d’imaginaire se mua alors en une sombre odyssée, une traversée du réel, fascinante et poétique, où l’errance, celle de l’enfance trompée, devint quête de l’adulte « ...pour combler les lacunes, redessiner les visages, vivre l‘impossible ».

C’est par un premier livre atypique que la jeune auteure toulousaine, signe ses débuts en littérature. Récit dense et envoûtant autour du destin tragique d’une ville modèle de l’Ex-Union Soviétique, devenue ville fantôme, zone d’exclusion : « Prypiat : vert comme l’enfer » paru aux éditions de la Louve, réussit le pari improbable d’entraîner le lecteur au cœur de l’inconnu sans jamais quitter le territoire de l’intime.

« Je ne suis pas allée là-bas, prévient-elle dans son introduction, et pourtant cet endroit m’est familier. Quand la vie me paraît absurde, j’y retourne pour contempler la nature interdite et la ville abandonnée. » Devant ce Pompéi des temps modernes, la tentation aurait été aussi simple que morbide de couronner Pripyat première « capitale » d’un monde sans avenir.
Entièrement évacuée en 1986, suite à l’explosion thermique d’un réacteur de la centrale, la Zone est devenue, au fil des ans, mémorial pour les uns, musée de la mémoire pour les autres, pour d’autres encore, une destination touristique afin sans doute de vérifier à quoi pouvait ressembler la fin du monde.

C’est précisément cette géographie mystérieuse de l’inconnu, à la frontière du mythe et de l’actualité, qui prête à Vert comme l’enfer une dimension littéraire aussi saisissante qu’étrangement familière. Zone régie par les lois d’une dictature sans visage, «… sans odeur, sans goût », « réserve radioactive », peuplée d’animaux sauvages, d’arbres, de fruits, de légumes proliférant d’une manière inquiétante et anormale, Pripyat, sous la plume de Cécilia Colombo, se met de moins en moins à ressembler à cette « zone morte » de l’Europe de l’Est, comme le désignait l’un de ses garde-frontières, et de plus en plus à l’une de nos cités de béton.

Les vestiges de Pripyat semblent témoigner d’une ère humaine condamnée et disparue, et cette civilisation, aujourd’hui, continue pourtant d’être la nôtre. Devant la dévastation tranquille de ce parc de HLMs, ses rues droites, son tracé urbain, comment ne pas se retrouver aussitôt un peu « chez soi » ? Ce trouble, l’auteur de Vert comme l’enfer, en parcourt les couches profondes, en prolonge, page après page, les résonances intimes en s’en faisant la première lectrice, lectrice idéale pour le lecteur, car l’enfance y fut inscrite depuis le début.

La littérature serait-elle donc, comme le croyait Bataille, «…l’enfance enfin retrouvée » ?

Pierre Cendors: A la lecture de « Pripyat, vert comme l'enfer », l'évocation d'un souvenir d'enfance frappe d’emblée le lecteur. Zone interdite, zone contaminée, les photos de Pripyat, publiées dans les pages d'un magazine à la fin des années 80, n'ont pourtant d'abord été, aux yeux d’une petite fille de 9 ans, qu'un fabuleux terrain de jeu, un asile pour l'imaginaire…

Cécilia Colombo: J'ai trouvé l'explication d'une appropriation aussi insolite dans la proximité symbolique de Pripyat avec l'enfance. Quant on y songe, Pripyat est le catalyseur de toutes les peurs que, petits, on apprend à apprivoiser avec les contes. C'est sans doute le seul endroit au monde où l'homme, en pleins préparatifs d'une fête, a été chassé par une erreur dont il est le seul responsable, pour une durée sans fin, dans un schéma presque biblique. C'est aussi là bas que l'on éprouve la peur d'un danger presque irrationnel, comme un croquemitaine dans le placard, invisible pour les parents mais dont on connaît l'existence en dépit de la raison. Et surtout, c'est là que l'on a vu la fuite de l'adulte, celui de notre temps et qu'enfant je considérais comme protecteur tout puissant, devant cette créature sans consistance, laissant des maisons abandonnées et des histoires piégées dans les murs. Grâce à mes promenades et mes jeux là bas, j'ai apprivoisé ce vide, cette désertion, et la ville est devenue, avec sa fête foraine silencieuse et ses récits mystérieux, un véritable pays imaginaire. Noyau fait de peur et d'incompréhension, joie figée et idéalisme communiste, Pripyat est ainsi une véritable allégorie du « paradis perdu » : après cette catastrophe, nous n'avons plus qu'à aller de l'avant, ce petit bout de monde devient lentement étranger tout en irradiant le reste et surtout, comme le passé, demeure inaccessible à jamais. Enfant moi-même au moment où j'ai rencontré cette cité primordiale, je me suis donc sentie tout à fait à l'aise pour investir le lieu dans cette dimension que la grande roue symbolise avec beaucoup de justesse. Aujourd'hui, je me demande comment, sans cet esprit du conte et cet imaginaire, j'aurais pu appréhender sans crainte ce monde si proche où les forains partent sans leurs manèges et les enfants sans leurs ours en peluche, où les bébés naissent sans yeux et sans bras…
PC: Cette notion d'un paradis perdu, loin d'être une porte de sortie du réel, nous ramène singulièrement en son cœur. « C'est là que l'on a vu la fuite de l'adulte », écrivez-vous. On pourrait presque ajouter: c'est là qu'on a vu la fuite de l'homme face à l'humain. On devine en vous, et peut-être même est-ce là l'une des pierres fondatrices enterrées sous le texte – on devine le désir, proche de l'enfance, de ne pas laisser Pripyat mourir d'une injuste solitude. Vous guidez le lecteur dans ces lieux abandonnés, dans l'intimité de ses habitants « déportés », avec une lucidité constamment en prise avec l'émotion, comme un « n'oubliez pas » essentiel dont vous n’ignorez pas qu'il nous concerne tous.
CC : La collection "terre de mémoire" dans laquelle le livre est publié est basée sur cet esprit de "mise en face". Chaque auteur se présente avec un lieu chargé et parle des sensations éprouvées lors de son contact avec "son" endroit. Il y a, pour chaque livre, une appropriation totale de l'espace et un investissement personnel très fort de l'auteur. Jean Louis Marteil, l'éditeur, a beaucoup insisté sur cet aspect, nous ne sommes pas dans l'Histoire mais bien dans le vécu de cette Histoire. Quand je lui ai donné mon premier jet, il l'a trouvé trop informatif, il voulait quelque chose de plus fort, de plus militant et il m'a poussée à exprimer du vécu, quitte à me servir de ma propre expérience, pour ne pas faire un énième compte rendu de la Catastrophe, pour ne pas s'en tenir au chiffres, mais bien à l'humain. Ce fut assez douloureux, le passage avec le liquidateur que je ne suis pas allée voir est vrai et m'a fait pleurer à l'écriture comme à chaque fois que je l'ai relu pour les corrections. La colère n'est pas feinte, rien n'est pipé. C'est finalement un livre très intime conçu pour atteindre mon objectif, ce rappel du "nous sommes tous concernés". Et moi la première. J'éprouve une urgence à attirer l'attention sur les liquidateurs, sur les populations perdues, sur les gens malades et qui ne sont pas des monstres, sur le risque que Tchernobyl nous vitrifie pour de bon. Je trouve la politique énergétique de la France dramatique et le "je ne savais pas" m’horripile. On sait très bien désormais le risque de jouer avec l'atome civil, et pour ceux qui l'auraient oublié, j'espère que "Pripyat" servira de piqure de rappel. Il faut vraiment garder à l'esprit que cette ville était une cité du futur, le berceau d'une formidable aventure humaine et scientifique et qu'on a dû la quitter. Transposons cela chez nous et on comprend pourquoi construire encore plus de centrales pour les donner à des investisseurs privés devient complètement criminel.
PC: Cet objectif, "Vert comme l'enfer", l'atteint sans pourtant jamais perdre sa dimension littéraire, sans se "trahir" en pamphlet, en document "choc" et encore moins en brûlot contestataire. Cette précision me semble importante, en regard du discours actuel où l'information est souvent transmise dans un langage paresseusement formaté, extrêmement politilisé et virilisé, un langage qui non seulement manque d'authenticité, mais nous prive d'un ressenti fondamental, d'une culture vivante de l'humain. Dans votre livre, on ne rencontre ainsi ni d'ambassadrice des opprimés ni de journaliste missionné, simplement une jeune femme d'aujourd'hui, seule, face à l'irrecevable, et parlant de Pripyat depuis une solitude profondément ordinaire. J'aimerais que vous nous parliez un peu de l'expérience que vous avez traversée en l'écrivant. En quoi a-t-il modifié votre regard? Comment cette incursion (je vous cite): "...dans les recoins les plus isolés de la mémoire humaine" a t-elle été vécue, vers quoi vous a-t-elle conduite ?

CC: En allant à la rencontre de Tchernobyl, j'ai rencontré non pas mon ennemi, mais la dignité de ses victimes, le courage de ses opposants, la cruauté des industriels de l'atome. L'écriture de tout cela m'a profondément rapprochée des habitants et des liquidateurs, j'en suis sortie plus forte mais plus fragile aussi, sans doute à cause de la distance géographique. Comme je n'ai travaillé qu'à partir de documents photographiques ou de vidéos, j'ai vu se mêler les images du passé et du présent jusqu'à revivre jour par jour la Catastrophe dans le désordre. Cette confusion s'est matérialisée comme les souvenirs, sans lien vraiment logique, plus par bouffées. J'ai ainsi eu l'impression de m'approprier une mémoire collective, un espace commun et j'ai pu vivre une réelle prise de conscience de la souffrance des habitants. Comme le travail d'écriture n'a démarré que plusieurs mois après mon contact en tant qu'adulte avec Pripyat, j'avais déjà mis un pied effrayé dans la zone, et l'écrire m'a permis de vraiment me l'approprier, cette fois sans crainte, et de la faire mienne. Je n'ai rien d'une experte, je ne saurais pas dire quelle est la différence entre un réacteur RMBK et un de chez nous ou dérouler les évènements heure par heure, mais je sais par contre ce que ça fait de passer devant des mûres et de se dire "pourquoi pas, après tout" pour fuir cette angoisse de la vie en plein danger, pour apprivoiser l'invisible. Je sais aussi que le goût de la mûre ne sera pas différent de celui d'un fruit "propre", mais que cela n'aura pas d'importance car cette notion de "propreté" est évoquée en permanence, quand les gens font leurs courses ou préparent leurs conserves de champignons... Ils connaissent les endroits propres et les autres, ils ont parfois l'illusion de maitriser leur environnement et se croient plus fort que lui, par ailleurs, ils commencent à se protéger comme ils peuvent grâce aux missions scientifiques internationales envoyées pour les aider à gérer leur quotidien. Mais quand ils baissent les bras et ferment les yeux pour arriver à vivre plutôt que survivre, je me sens très proches d'eux et je les comprends. Sans prétendre savoir ce qu'est leur vie, écrire autour d'eux et avec eux m'a permis d'aimer leur pays en le découvrant, et je continue de l'aimer malgré la radioactivité, malgré les risques et les horreurs, malgré les mensonges, parce que eux même ne l'abandonneront pas, que ce soit par un manque de moyen ou par une volonté farouche de rester.

PC: Un livre me semble être l'émergence mystérieuse d'un gisement qui sommeillait en l'auteur et qu'un rien, une rencontre, une image, lui révèle. Comment est né le projet d'écrire: "Pripyat: Vert comme l'enfer" ? Quelles en furent les phases clés?

CC: C'est tout à fait quelque chose qui sommeillait et ne demandait qu'à sortir. A la suite de la lecture d'un article pour commémorer la Catastrophe, j'ai croisé le nom de Pripyat. Elle y était décrite comme une ville fantôme et, en illustration, je retrouvai ma grande roue : j'avais enfin un nom pour ma ville, il n'y avait besoin de rien de plus pour me lancer à sa recherche. J'ai trouvé sur Internet les photos s'y rapportant et le flot des souvenirs m'a transportée plusieurs années en arrière. Je n'ai fait que regarder sans réel but mais quand j'y suis revenue après quelques semaines sans y penser, j'ai éprouvé le besoin de prendre des notes. Je me suis rendue compte que Pripyat faisait partie intégrante de mon imaginaire à ce moment là et cette certitude s'est accentuée au fur et à mesure de mon avancée vers elle. J'ai grandi dans des immeubles pour la plupart de mon enfance et mes parents ont commencé leur vie adulte dans une banlieue qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à Pripyat, grandes tours, longues barres. Il y avait aussi la présence mélée des ouvriers et des scientifiques. J'ai toujours éprouvé un attachement profond pour les uns comme pour les autres, les savoir vivre ensemble dans ces immeubles me fascinait. Cela ajouté aux maisons abandonnées que j'ai toujours trouvé très belles, j'ai compris qu'entre ces murs vides, il résidait toutes mes peurs, mes espoirs, mon passé, que cette ville perdue était la face sombre de mon imaginaire. Ces constations ont croisé un moment où mon écriture avait besoin d'aspects plus visuels, j'étais souvent dans les autres sens et j'avais beaucoup de mal à donner la vue à mes personnages. Mon compagnon d'alors m'a proposé d'écrire une nouvelle sans personnage et il est sorti 10 pages de description de Pripyat. Mes notes m'ont incitée à choisir ce thème et surtout, l'endroit me semblait être le mieux indiqué pour un texte assez long sans être lassant car sans aucune action. Ce court travail a fait émerger un réel désir de m'investir plus loin. Quelques mois plus tard, je rencontrai Jean Louis Marteil et "La louve". Le jour même, je lui proposai de parler de Tchernobyl, il a de suite accepté. A partir de ce moment, j'ai profité de son expérience d'écriture (car il est aussi écrivain). Finalement, tout cela n'a été que rencontres et opportunités...

PC: La face sombre de votre imaginaire coïncide d'une manière troublante avec celle du monde moderne. C'est une réflexion qui revient souvent en vous lisant: notre ombre évolue et continue à nous échapper comme Pripyat dépasse tous nos repères connus. En un sens, plus qu'une ville fantôme, on pourrait parler de laboratoire à ciel ouvert. N'est-ce pas d'ailleurs un pendant terriblement actuel de l'homme qui, à l'ère de la génétique "sérialisée", perturbe la grammaire de sa propre espèce ? On pense ici à ce que disait Camus: " L'homme n'est pas entièrement coupable : il n'a pas commencé l'histoire; ni tout à fait innocent puisqu'il la continue." Banlieue humaine de béton et de tours, Pripyat est devenue un lieu mythique, une zone non-humaine allégorique, qu'un langage commun échoue à décrire et plus encore, à concevoir. Le vocabulaire qui s'est lentement coagulé autour de ses murs est d'ailleurs, je crois, un indice qui vous avait paru particulièrement révélateur du regard que l'homme lui porte (ou se porte), n'est-ce pas?

CC: Oui, il est vrai que nous n'avons pas eu le temps ou l'envie d'inventer un langage autour des catastrophes nucléaires. Je pense que c'est parce que nous n'arrivons pas encore à concevoir l'horreur de ce qui s'est passé, parce que cela nous dépasse de loin et qu'on en évalue très mal les conséquences presque démentielles. Je trouve ceci très dommageable pour la suite. Il me semble que cette absence de mots permet de faciliter la disparition des problèmes à venir grâce à des propagandes diverses et de faire oublier même le danger. C'est si simple quand il n'y a pas de mot particulier pour parler de quelque chose d'aussi spécifique ! Etrangement, le vocabulaire de Tchernobyl est resté celui de la guerre (liquidateurs, lutte contre le réacteur, opérations diverses, zone d'exclusion, colons...) pour s'en séparer tout à coup (nuage, sarcophage, pied d'éléphant...) et se fondre dans le langage du quotidien. La terminologie guerrière laisse supposer une fin, un armistice, or ce n'est pas le cas ici, il n'y aura pas de fin connue de nous. Quant aux mots du quotidien, ils ne montrent rien de l'ampleur de la tragédie. Cette absence de référentiel spécifique est symptomatique de la façon dont on a vécu la Catastrophe et surtout de la façon dont on échoue à se représenter les retombées sur le long terme. On retrouve ce problème également dans la façon d'en évaluer les conséquences humaines (on parle, là bas, de "gentils cancers" quand les enfants souffrent de la thyroïde...) et le mépris systématique opposé par l'AIEA au nouvelles études basées sur l'observation de la vie dans le Zone par rapport à celles basées sur des critères établis au Japon après les bombardements nucléaires. Là encore aucune remise en cause, nous nous raccrochons à l'existent, même s'il est faux et absurde. A tel point qu'on ne sait pas vraiment ce qui se trame là bas. Vous avez d'ailleurs raison de parler de laboratoire car il y en a d'ailleurs beaucoup installés dans la zone dont un dans une des écoles de Pripyat à côté des serres, mais peu de gens le savent. Comme peu savaient que Tchernobyl a continué à fonctionner des années durant après la Catastrophe, ou que le réacteur N°2 a failli nous rejouer le 26 avril ou encore qu'un gigantesque système de radar est installé juste derrière Pripyat. Pour ma part, je me suis souvent heurtée aussi à ces découvertes, à des informations très contradictoires ou fausses, ou à toute une absence de représentation commune. J'ai parfois eu du mal à trouver les mots justes pour exprimer la réalité de Pripyat mais à chaque fois où la tentation de faire au plus simple se présentait, je me raccrochais à la Catastrophe, avec un C majuscule, le seul mot que les survivants ont utilisé pour parler de ce qui s'est passé et qui continue d'advenir. Ce C majuscule est le symbole d'une réappropriation de l'histoire par ceux qui l'ont vécu et je m'en serais voulu de l'oublier une seule fois pour dériver vers le chiffre brut ou l'information pure. Mais il faudra d'autres mots pour qu'enfin soient reconnus les drames quotidiens des victimes et de leurs enfants.

PC: En dépit d'une multitude de documentaire, on remarque d'ailleurs la quasi absence de fictions tournées sur ou autour de Tchernobyl ou même de Pripyat. C'est étrangement symbolique, comme si au contact de cette terre contaminée, l'imagination devenait à son tour "sans forme, sans odeur, sans goût". Les attentats du 11 septembre, pour citer un exemple proche, un sujet de film pourtant tabou, a déjà inspiré plusieurs fictions. Dans le cas de Tchernobyl, il faut se tourner vers le passé, vers un temps précédant la "Catastrophe" de sept années, pour découvrir une œuvre qui l'évoque avec une justesse quasi prophétique: "Stalker" d'Andréï Tarkovski...

CC: Notre imaginaire occidental échoue à se représenter ce drame comme il échoue à lui donner des mots, s'y refuse presque, c'est sans doute une des raisons qui justifient ce silence troublant du monde cinématographique. Mais je pense, sans établir de hiérarchie dans les douleurs, qu'il est encore impossible de parler de Tchernobyl sans éveiller une conscience politique et écologique qui bouleverserait les idées transmises par les lobbys sur le nucléaire, de surcroît, il reste difficile d'extrapoler un autre visage de l'explosion de la centrale que celui que l'on a pu voir le 26 Avril. Quant à une fiction qui en serait inspirée, il n'y a pas de "happy end" possible, à peine parle-t-on d'en voir simplement un jour la fin... De surcroît, il me semble qu'il y a, dans le cas d'une catastrophe telle que Tchernobyl, un sentiment de punition divine sans rédemption possible (ce n'est d'ailleurs pas pour rien que JL Marteil l'a signalé dans sa préface avec une citation de l'Apocalypse), et en ce moment, le concept de l'homme puni d'avoir trop joué avec le feu n'est pas très vendeur... Enfin, comment représenter les radiations et leurs méfaits ? Il n'y a rien de très visuel là dedans, et c'est sans doute parce qu'il n'en parle pas que Tarkovsky a pu faire un film dessus. Il était un des rares cinéastes à pouvoir représenter la lenteur des enfants de Gomel, l'absence d'humain, la vie qui continue et s'accroche malgré tout, le silence, l'absurde et en faire un chef d'œuvre. Je ne sais pas quel producteur accepterait aujourd'hui de financer un long métrage aussi lent, triste et philosophique, heureusement qu'il avait déjà filmé tout cela avant 1986 ! Quant à ce hiatus dans la chronologie, le réel qui copie la fiction, c'est presque une anecdote tant l'œuvre et la réalité semblent liées intimement, plus encore que si l'une avait suivit l'autre. Il faut garder à l'esprit cette "utilité" de l'art, cette propriété qui consiste à nous servir à appréhender le réel et je trouve pertinent se servir de "stalker" comme tel. Enfin, je tiens à faire remarquer que cette tendance au silence se débloque peu à peu. Il est sorti, il y a quelques mois, un jeu appelé " S.T.A.L.K.E.R.". Il plonge un personnage dans la Zone à la recherche d'une chambre censée garder un secret, suite à une seconde Catastrophe à Tchernobyl. Considérant le travail de scénario, de modélisation, d'immersion nécessaire à sortir un jeu, on peut considérer que, peut être bientôt, le cinéma tournera la caméra vers la Zone.

PC: Vous n'êtes pas allée "physiquement" à Pripyat. Votre imaginaire s'est pourtant approprié la zone d'une manière qui laisse présager d'autres œuvres, sinon une incursion directement sur les lieux. L'envisagez-vous? Et quel pourrait-être, aujourd'hui, le terme d'un tel voyage?


CC : J'éprouve effectivement le désir impérieux de me rendre à Pripyat, comme si j'avais une légitimité à m'y retrouver un jour, comme si un passé là bas où une histoire à y vivre m'attendait. Je pense qu'à m'être autant projetée dans ce lieu, il a laissé une marque profonde chez moi, marque qui a déjà beaucoup influencé mes travaux de fiction. Comme cette part sombre de mon imaginaire est très forte dans mon écriture et que je l'ai identifiée, j'ai aujourd'hui besoin de m'y confronter. Avant d'avoir écrit le livre, je ne trouvais pas cela envisageable. Aujourd'hui, je mesure l'avantage d'avoir attendu, j'ai pu dépasser l'émotion brute et je sais ce que je vais y chercher, une confrontation avec l'obscurité de mon monde intérieur, avec ce territoire sauvage et radioactif. De plus, encore une fois, j'ai l'impression que c'est un besoin qui s'inscrit dans quelque chose de plus grand que moi. Cela va sans doute vous paraître très punk, mais pour une raison de génération, nous sommes les enfants de l'ère atomique et comme nous paierons les erreurs de nos ainés, leur précipitation à se servir d'un pouvoir qu'ils ne maîtrisaient pas et leur acharnement à ne pas voir le danger. Comme cet endroit est le premier à en avoir fait les frais, il incarne notre époque dans sa noirceur technologique, notre niche écologique viciée, notre futur contaminé, notre destin radioactif. Comme certains s'interrogent et aimeraient se rendre à Las Vegas pour éprouver le cynisme de notre époque, d'autre à Auschwitz pour comprendre la déshumanisation et la barbarie, d'autre encore à Mexico pour sa pollution terrible, je tiens à voir de mes yeux la conséquence de notre stupidité. Tous ces lieux sont la noirceur de notre temps, de notre espèce, nous nous devons de les regarder en face sans voyeurisme pour les montrer du doigt quand il faudra prendre des décisions financières, écologiques, humaines qui nous engagerons tous.

PC: Transition parfaite pour vous poser cette question: pourquoi écrire? Pourquoi écrivez-vous?

CC : Ce ne sont que des motivations égoïstes ! J'écris avant tout pour me raconter des histoires et les vivre très intensément, ou pour revivre un moment de ma vie marquant et l'intégrer dans un autre monde. Ceci dit, même si j'écris pour moi, j'espère aider les lecteurs à créer leurs propres images, à vivre le plaisir que j'ai ressenti à écrire le texte. C'est sans doute pour cela que j'ai du mal à écrire des histoires visuelles et que je me refuse à employer un style trop complexe, parce que j'espère que mes lecteurs vont voyager dans leur propre tête et pas dans la mienne. C'est un aspect presque vital, ce contact avec l'autre monde, celui de l'imaginaire, du surnaturel et des possibles et comme je rêvasse plusieurs heures par jour, je me suis dis que je pourrais en faire quelque chose d'un peu plus productif que rester sur mon canapé à regarder le ciel, et devenir passeuse pour aider les autres à visiter leur propre imagination. Cela m'a paru naturel, je passe moi-même souvent par l'art des autres pour supporter et comprendre le monde dans lequel on vit, ainsi, j'ai choisi d'écrire à mon tour pour apporter ma pierre à l'édifice collectif. Par ailleurs, j'aurais aimé écrire aussi des choses plus militantes pour agir mais je souffre du syndrome "Frida Khalo" qui souhaitait à tout prix être une peintre militante et qui ne parvenait qu'à se représenter sans cesse. Or, il se trouve que Pripyat présente la particularité séduisante d'être à la croisée des chemins, entre l'imaginaire et le réel et m'a permis de dénoncer un danger qui me paraît terrible... C'était le premier livre idéal pour moi.

PC: A quelles sources "Pripyat, vert comme l'enfer" a-t-il puisé au cours de son écriture? Pourriez-vous nous rappeler les lectures marquantes, les images, les musiques indissociables qui vous ont nourrie et ouvert le chemin?

CC : Il y a eu deux livres marquants, "La Supplication" de S. Alexievitch et "Les silence de Tchernobyl", un ouvrage de vulgarisation. J'ai jugé qu'il me fallait des bases sur lesquelles m'appuyer avant de me lancer du fait des trop grandes disparités d'informations recueillies sur le net, et celles ci me paraissaient solides : "la Supplication" est un classique, l'ouvrage de référence, et "les silences" est un ouvrage très contemporain compilant un grand nombre d'études et des chiffres sérieux. Pour ce qui est des images, ma mère a beaucoup de photos de sa jeunesse passée dans la banlieue bordelaise, des images si proches de Pripyat qu'elles ont façonné ma vision de la ville et m'ont aidé à y entrer. De même, beaucoup de mon passé s'est déroulé dans des immeubles HLM ou des quartiers populaires. Cet univers m'était donc familier et j'y suis très attachée. Enfin, concernant l'univers musical, sans doute à cause des pianos et de la beauté dans le ravage, j'ai écouté en boucle deux albums de Sheller, "Les machines absurdes" et "Epures". Tant et si bien que pendant plusieurs semaines, ces albums me filaient tellement le cafard que je les ai remisé en attendant la sortie du livre ! Aujourd'hui, je peux les écouter sans y penser trop, mais il aura fallu les dissocier de Pripyat pour que ce soit de nouveau possible. Tout ce monde autour de moi m'a parut essentiel, j'ai construit le livre entre ces tuteurs solides et cela m'a permis une immersion totale dans les photographies, et donc, presque de me rendre là bas pour de bon !

PC: Vous revenez de la 10 e édition du festival: Les Rendez-vous de l'Histoire, à Blois. C'est la première fois que vous présentez "Pripyat: vert comme l'enfer" en public. Quelles ont été les réactions ? Pripyat est-elle devenue un spectre dans la conscience collective ou en mesure ton mieux aujourd'hui toute l'actualité?
CC: J'ai été très surprise de l'accueil du public, à la fois intéressé et très discret. C'était d'autant étrange que les gens parlaient beaucoup autour d'Oradour sur Glane (un autre titre de la collection) et sollicitaient l'auteur également présent avec beaucoup d'émotion parce qu'un avait son père là bas, un autre connaissait un survivant..., alors que presque personne ne souhaitait parler de Pripyat. Finalement, il a été vendu autant de l'un et de l'autre, et je n'ai pas encore réussi à l'expliquer comment il a pu être parmi les titres les plus vendus de "La Louve" sur le salon sans que personne ne s'en rende compte, sans que personne n'ait envie d'en parler. Seulement une personne, militante, m'a interpellée sur le sujet, ainsi qu'un autre, très farouche défendeur du nucléaire. Sur le salon de Toulouse également, le titre s'est plutôt bien vendu et encore une fois, ce fut un militant actif de "Sortir du Nucléaire" qui m'a sollicitée. J'explique cette distance par l'évidence que Tchernobyl fait totalement partie du présent, c'est de l'histoire contemporaine marquée en grande partie par le non-dit et, un peu comme pour la guerre d'Algérie, ce sont des choses qu'on garde pour soi. Si on y pense, il n'y a pas d'inscription de la catastrophe dans les villes de France, même les plus touchées, nous n'avons pas recueilli de population en exil suite à ce désastre, nous n'avons vraiment rien vécu de collectif autour de cela. Pour résumer, Tchernobyl est bien loin d'être oublié, mais reste dans la sphère de l'intime ou du militant. C'est d'ailleurs en partie parce que mon livre n'est pas inscrit dans le militantisme qu'il a retenu l'attention de "Sortir du Nucléaire". Cette réappropriation par la littérature fait de la Catastrophe un objet appréhendable autour duquel parler de ce qui compte vraiment, l'humain et ce que cette Catastrophe a changé, tant dans on quotidien que dans la représentation qu'il se fait à la fois du nucléaire et du tout petit monde dans lequel il vit désormais. Nous ne sommes plus dans la lutte mais dans l'acceptation. Un jour, il faudra régler tout ça, vivre vraiment avec sans faux semblant et j'espère que j'aurais un peu contribué à ce grand pas en avant.

Pripyat, vert comme l’enfer
de Cécilia Colombo
Editions La Louve
Collection : Terre de mémoire - 10€
ISBN-10: 2916488154
ISBN-13: 978-2916488158

lundi, décembre 21, 2009

Outre monde / entretien avec Thierry Acot-Mirande


Territoires d'outre monde
Dialogue avec Thierry Acot-Mirande


Pierre Cendors: Votre œuvre est composée de romans, de recueils de poèmes, d’essais, et pourtant, on reste frappé par la force de pénétration poétique que dégage l’ensemble. Ne faudrait-il pas, dans votre cas, pour paraphraser Cocteau, parler de « poésie de roman », « poésie critique » et « poésie de poésie » ?

Thierry Acot-Mirande : En fait la poésie est un arc électrique qui survient entre un état de conscience donné et le monde extérieur. L’écriture de fiction et d’essai relève davantage, selon moi, d’un art architectural. En diversifiant mes écritures, je donne la possibilité à différents niveaux de conscience qui coexistent (et pas toujours harmonieusement) en moi de s’exprimer.

PC : Ces multiples champs de conscience qui vous fondent, ce besoin de les sonder et par l’écriture, de leur donner voix, comment cela a-t-il pris forme en vous ? Quel a été votre cheminement jusqu’à l’écriture ?

TAM : Tout simplement par le contact des livres ; j’ai été (depuis l’âge de sept ans) et suis toujours un lecteur omnivore ; enfant, je m’immergeais totalement dans l’univers de la page imprimée, jusqu’à atteindre parfois une dangereuse négation de la « réalité « tangible. Par la suite j’ai développé une vie psychique personnelle par l’observation, l’imprégnation, et la méditation. Je n’ai absolument pas le tempérament « académique « », je ne peux vraiment apprendre que d’une manière empirique. La nécessité d’exprimer un univers par les mots écrits a naturellement découlé de ces dispositions.

PC : Quels furent ces univers qui, les premiers, vous révélèrent à vous-mêmes ? Des figures vous ont-elles particulièrement marqué ?

TAM : Disons que les métaphysiques et les mystiques ont été déterminants dans mon développement spirituel et intellectuel. Je n’ai jamais réussi à comprendre ni à accorder la moindre valeur aux philosophies rationalistes et purement matérialistes… Les métaphysiciens sont tellement plus brillants ! Même dans le cas où leurs postulats seraient erronés. Par métaphysiciens, il faut comprendre un éventail assez large de penseurs et de poètes visionnaires, parmi lesquels : Novalis, William Blake, Jorge Luis Borges, Fernando Pessoa H.P. Lovecraft, C.J. Jung, Wilhelm Reich, Carlos Suarès, Anton La Vey.
Phillip Whalen est un poète contemporain saisissant car la philosophie Bouddhiste a déterminé aussi bien sa vie que son art. C’est un des derniers grands excentriques américains, et un homme qui n’a jamais fléchi devant la dictature du matérialisme tout-puissant, et cela jusqu’au sacrifice de la notion la plus élémentaire du bien-être et du confort moderne. Cela est vrai également d’un autre poète phare de San-Francisco : Jack Spicer ; l’itinéraire de ces deux grands créateurs est très différent mais dans ce cas également on ne peut constater que peu ou pas de concessions à une quelconque « rationalité « de l’existence. Phillip Whalen est mort pauvre, malade et abandonné de tous alors qu’il avait consacré les dernières décennies de son existence au service des victimes du SIDA. Jack Spicer est mort prématurément d’excès d’alcool et de malnutrition dans un des états les plus modernes et les plus riches du monde. Et dans le domaine de la poésie, il ne faut pas oublier que nous sommes ici en présence des derniers chatoiements de la civilisation occidentale. De semblables vocations nous apparaissent comme impossibles au vingt et unième siècle…

PC : « Nous sommes neige au temps du silence », écrivait Jiri Orten, poète tchèque mort à vingt-deux ans, dans sa dernière élégie. « Une fin ne dort jamais », écrivez-vous dans Cendres, étoiles, votre second recueil. Le poète ferait-il, selon vous, métier d’homme en offrant, par sa poésie, un sursis d’âme à son temps?

TAM : Métier d’ange ou de démon plutôt… Le Ciel et l’Enfer toujours… Mais il ne faut pas oublier les limitations et les pesanteurs de la chair. Disons que l’être qui s’adonne à l’écriture poétique tire sur les chaînes de l’ingénierie génétique qu’elle soit d’origine humaine ou surnaturelle. Le rôle de poste récepteur convient également mieux à la bête qui sommeille en nous. Le reste est affaire de hasard, de destin, de volonté divine ou magique… toutes les interprétations sont également envisageables.

PC : Le poète prête sa voix à une invasion intérieure qu’il appelle souvent, et combat, parfois, c’est cela ? Pour vous, l’acte d’écrire se confond-t-il à une transmutation alchimique de votre propre gisement psychique ?

TAM : Je pense que, dans l’état actuel des choses, l’acte d’écrire est davantage vécu comme une prolongation nécessaire de la vie même. Ou, pourquoi pas, comme l’essence de la vie. Il y a quelque chose de terriblement primitif en moi. Je me sens plus proche des visionnaires anonymes réunis par Rémy de Gourmont dans son extraordinaire ouvrage « Le Latin Mystique » que des alchimistes du moyen âge et de la renaissance, dont la démarche a déjà quelque chose de raisonné et de « scientifique ». Les religions initiatiques à mystères de l’antiquité gréco-latine me touchent énormément. La Gnose, le Christianisme primitif sont, en quelque sorte, ma vraie patrie psychique. Je dois avoir une âme très ancienne. Je ne sais plus qui a écrit : « Dionysos et le Christ sont deux visages du même dieu », c’est vraiment dommage d’avoir perdu la référence de cette citation.

PC : Vos œuvres rayonnent d’une grande modernité, sans doute, justement, parce qu’elles s’alimentent souterrainement aux sources anciennes. Une violence d’âme habite vos personnages, leur éclat comme celui de vos poèmes, vibre en fragments de foudre. Comment est né Voies mortes, votre nouveau recueil ?

TAM : Dans le cas de l’écriture de poésie, il n’y a pas véritablement de processus ; un jour les mots sont là, c’est comme tomber amoureux. Le joueur un peu fakir qui gagne au jeu de la pensée d’un amour unique s’exorcisera lui-même. Par la suite, Voies mortes à connu une seconde naissance dans la rencontre avec Bastien Dommergues, et la dimension sonore qu’il a su y apporter, notamment par son extraordinaire travail au mixage.

PC : C’est une œuvre d’une force singulière, ou peut-être faudrait-il plutôt parler d’expérience à la place d’œuvre. Par ses livres, un poète offre à son lecteur un lieu d’être. Voies mortes, comme un road movie halluciné ou un voyage-voyance, ouvre une route jusqu’au désert brûlant de l’être. Pour naître à sa totalité, il faut se jeter dans la gueule du vide ?

TAM : Oui, dans la mesure ou l’expérience du vide est quotidiennement omniprésente et douloureuse : c’est se réveiller le matin en se disant : « Voici encore une journée à venir, surchargée de nouveautés technologiques, d’inventions de gadgets à usage pacifique ou belliqueux ; mais on peut être certain d’une chose, c’est que l’humanité n’aura fait aucun progrès sur le plan spirituel et émotionnel, aucune avancée ne sera en perspective ; d’une certaine façon on peut même parler d’une régression constante depuis les temps anciens. Je me replace donc dans le monde de la défaite pour mettre fin au charme. Nouvelle hypnose : la minorité entraîne dans la sujétion à l’aide des moyens de possession, puissants.

PC : L’élan vital d’un désespoir fondamental vécu par vos personnages les pousse au centre absolu de l’arène. Mort ou renaissance, du moins en ressortent-ils « rêveillés », revenus au vertige où bout l’immatérialité de la vie (Artaud). Le voyage intérieur déboucherait-il, comme dans Voies Mortes ou le Loup des steppes de Hesse, sur le rire astral et glacé, le rire de l’éternel ?

TAM : Le voyage intérieur débouchera sur un autre voyage moins prévisible encore ; pour le poète ce cheval de nuance changeante et parfois pâle comme la mort ; l’écuyère indifférente, le poids des fleurs dans une perspective plus gaie où le ciel défaille, et ce sont bien la folie et la mort qui cavalcadent sans fin.

PC : L’illustration sonore créée par Bastien Dommergue, ouvre une nouvelle dimension au lecteur, indissociable de votre univers poétique. On pense à la guitare lancinante, à ce râle électrique désolé et obsédant, que Neil Young avait improvisé sur Dead Man, le film de Jim Jarmusch. Comment avez-vous vécu cette collaboration ? Cette alliance, texte-voix-son, ouvre-t-elle une nouvelle voie à votre écriture ?

TAM : Pour moi, cette rencontre a été fondamentale. Elle s’est produite à un moment où j’étouffais. J’ai toujours été fasciné par l’univers des sons ; et Bastien Dommergue est un musicien fasciné par l’univers des mots. Donc cette rencontre a été comme la réunion de deux composantes qui se devaient d’être mises en contact un jour… J’ai en fait découvert qu’il y avait une autre vie pour mes mots, et des personnes qui n’étaient pas forcément désireuses de me faire entrer dans un costume trop étroit avec une étiquette autour du cou. Je dois par ailleurs insister sur le fait que procéder à des enregistrements ou à des lectures ne m’interdit ni me limite en aucune façon dans mes explorations de la chose écrite. J’appartiens et je demeurerai toujours fidèle à la « Galaxie Gutenberg ». Simplement, cette rencontre providentielle a ouvert le champ à de nouvelles expériences et à de nouveaux territoires d’outre monde.
Photo: Donata Wenders - http://www.donatawenders.com/





samedi, mars 21, 2009

THIERRY ACOT-MIRANDE


Portrait de Thierry Acot-Mirande,
en guise d'introduction à "Temps Gelé",
un nouveau titre dans la bibliographie du poète et auteur
[disponible chez Monsieur Toussain Louverture]



Je suis d’ailleurs : Thierry Acot-Mirande


« …je veux que ce récit me survive
et qu’il soit dans l’histoire des existences
une étrangeté vraie, comme une
ouverture blafarde sur l’inconnu »

« L’homme voilé »
Marcel Schwob


Certains n’ont du poète que le titre ; semblable à un Faust d’opérette, ils feignent une profondeur de nuit à laquelle ils ne se mesureront ni ne se sonderont jamais. Laissons-les à leur mascarade et regardons plutôt celui qui approche, tête nue, car celui là, parti seul penché sur son ombre « comme sous le poids de la lumière », a traversé plusieurs fois le dédale souterrain qui sous-tend la réalité.


A la question, comment vous définiriez-vous ?, qu’on lui posait, un jour, Thierry Acot-Mirande répondit : "Comme quelqu'un qui peut complètement se laisser submerger par sa propre mythologie" ; observant un peu plus tard : "pour moi, lire un livre est une expérience au même titre que voyager ou tomber amoureux."


Les livres seraient-ils le lieu où un écrivain invite son lecteur à de vertigineux rendez-vous ? Sans doute, mais encore faut-il préciser que notre auteur est le lieu d’étranges rendez-vous qui prennent ensuite la forme de chefs-d’œuvre aussi envoûtants, atypiques, poétiques, que Spyder, La vie d’un autre ou Anasandra, pour n’inventorier que le territoire de la fiction.
Cette question de lieu, d’un ailleurs absolu, peut-être ultime, loin de nous écarter de notre propos, nous ramène à son point d’incandescence. Pour ordinaire qu’en soit l’apparence, le lieu du livre est l’univers d’un écrivain sous l’emprise de son mystère. S’il ne l’est pas, ce n’est que de la littérature.


En cela, davantage qu’un littérateur faisant métier, pour ne pas dire commerce, de l’écriture de livres, Thierry Acot-Mirande est un faux écrivain et un authentique poète, un apprenti d’ailleurs (ses propres mots), un frère psychique de ces mystagogues d’autrefois, antique gardiens des mystères, un homme enfin qui, dès notre première rencontre, m’évoqua le titre d’un livre : Je suis d’ailleurs. Cette œuvre, je fus incapable sur le coup de l’attribuer à son créateur. Qui l’avait écrit ? Soufflé par je ne sais quelle intuition, ce rapprochement n’avait tout à coup rien de hasardeux, relatif à un auteur qui remarquait encore récemment : ce qu’on nomme vie ordinaire perd son temps avec moi.
Cela me revint alors un peu plus tard : The outsider / Je suis d’ailleurs, était de H.P.Lovecraft.


Le choix d’un lieu pour notre rendez-vous, en lui-même absolument révélateur de l’expérience qu’il augurait, avait porté sur une boutique du onzième arrondissement. Pour ceux qui n’ont encore jamais franchi son seuil, Hors-circuits (ici, on l’aura compris, les noms et lieux correspondent à la géographie intérieur d’un homme) est un vidéoclub-librairie, un espace exclusivement dévoué aux œuvres cultes alternatives, expérimentales ou visionnaires, florissant à l’ombre du mainstream. Un lieu où se côtoient Lynch, Epstein, Tarkovski, était hautement approprié à la rencontre de Thierry Acot-Mirande.


D’emblée, ce qui saisissait chez l’auteur de Spyder, c’était derrière une haute taille, sa présence calme et occulte. Nous étions seuls dans la boutique. Délaissant bientôt les rayonnages pour la rue, nous avions échangé nos premières paroles en dérivant dans Paris. Thierry qui connaissait sa ville natale évidement mieux que moi, m’avait suggéré une halte au Père-Lachaise, lieu qui devint celui de tous nos rendez-vous.


Nous nous retrouvions dans cette nécropole pour évoquer dans la plus grande liberté nos projets de vivants. Je crois que la foule silencieuse des tombes nous offrait à l’un comme à l’autre un élan émancipateur. Sous le regard des morts, l’esprit s’énergétise, la pensée s’espace, entrouvre des profondeurs comme les lents remous d’un cétacé. Quand je repense à ces conversations vagabondes, je réalise qu’il n’y était question en premier lieu que de poésie.


Poète protéiforme, Thierry Acot-Mirande, ne l’est pas seulement dans ses recueils : Ceux qui blessent, Cendres étoiles et, récemment, Voies mortes, mais dans chacune de ses œuvres. Ses lecteurs en ont tous fait l’expérience, les autres n’auront qu’à lire les premières lignes de ce recueil, la poésie fulgure et prolonge de longs échos sous toutes les arches ouvertes de son écriture. Elle est cette sinueuse météore qui, illuminant brusquement le ciel noir des phrases, plonge le lecteur dans un vertige hypnotique.


Je n'ai pas mes racines dans la littérature, constatait encore Thierry Acot-Mirande. C’est peu de dire que ses œuvres sont des champs extra-littéraires où les généralités de la vie, du monde sont définitivement congédiées, pour enfin arpenter à pas nocturnes les territoires ancestraux de quelque chose que les hommes, autrefois, nommaient l’âme. Portons tout de suite notre regard au-delà, l’exigence de sa démarche nous y encourage, plus, elle nous y engage. Qu’on se le dise avant d’aborder cette terra ultima : nous n’en reviendrons pas indemne.


Je sais peu d’écrivains chez qui l’écriture induit le lecteur à une si forte hypnose sensorielle. Un pouvoir d’évocation visuel puissant imprègne la langue. Il faut se tourner du côté des réalisateurs, parmi les géants du siècle, pour rencontrer en Welles ou Lynch, une maîtrise aussi complète. Magie de la voix, subtil mystère du jeu, impact de l’image, étrangeté visionnaire de l’œuvre, chaque élément est au service d’un univers où, vite dépaysé, l’on se retrouve pourtant plus vite encore, ramené au vif de soi-même, à l’énigme de soi-même, au mystère lui-même.


Le monde que Thierry Acot-Mirande explore dans ses œuvres avec une sensibilité divinatoire, plonge ses racines au plus profond d’un silence où s’obstine une lueur d’infini. Entendons-nous bien : ici, le rideau est depuis longtemps tombé sur le dernier acte, la scène du monde est vacuité, le soleil des projecteurs aboli ; les consciences, - évitons ce terme de personnages -, les consciences qui peuplent posthumément les pages dérivent comme des ombres dans la matrice brûlante du vide. Qui sont-elles, si familières pourtant dans leur étrangeté ?


Âmes tourmentées, secrètes et solitaires, visionnaires exilés dans leur siècle ou ermites vagabonds noyés dans la foule, telle « Spyder », une figurante de cinéma, « …une personne dont le rôle est effacé dans une société. » ou encore, Lucas, « Le photographe bleu », un artiste déplacé dans sa boutique au milieu de nulle part. Dans « Au bois sacré », le narrateur anonyme, pèlerin existentiel sans dieu, rencontre son frère jumeau au terme d’une longue dérive urbaine. Sur une île de l’Amérique latine où bat, infernal, le carnaval annuel, dans « Sable rouge », un écolier, Albrecht Finch, succombe dans une chasse poursuite éblouissante de désir et de mort, à la séduction funeste d’un étrange arlequin.


Où sommes-nous, quels sont ces lieux qui, la page refermée, palpite comme une fleur brûlante derrière nos paupières ? Dans une scène de Spyder, l’auteur décrivant l’œuvre d’un peintre, Anton, ce faisant dresse pour nous son propre portrait : « Il prend pour sujets des individus placés dans les paysages d’un ailleurs, il trouve une tension spirituelle dans la poésie de lieux inconnus… » On ne saurait être plus précis.


L’art de Thierry Acot-Mirande, à mi chemin entre réalisme fantastique et quelque chose qui échappe à la dictature même des ismes, le situe dans une filiation d’esprit qui de Lautréamont à la scène poétique nord-américaine, passe par Lovecraft, les poètes du Grand Jeu, Novalis, Nerval, Schwob, le cinéaste David Lynch, l’art visionnaire de Poe et des poètes en marche qui, voici quarante ans, l’enfance de notre auteur, gravitaient autour de la revue Planète. Les œuvres rassemblées ici pour la première fois en volume, forment dans la sauvagerie cosmique du ciel poétique, une constellation d’une pureté noire et étincelante.


« Lire un livre est une expérience au même titre que voyager… », nous prévenait plus tôt l’auteur, mais qui nous dit que le voyage suit toujours les buts du voyageur ? On cesse d’errer ou finit le chemin, écrivait Edmond Jabès dans Le livre des questions. Ne perdez pas la direction de l’impasse, répond Thierry Acot-Mirande.


Père-Lachaise, ville lumière de France, banlieue terre, une fin d’après-midi dans le XXIe arrondissement du siècle : deux silhouettes quittent en silence les allées désertes. Leurs pas sans empreintes sur le pavé. Les paroles échangées se sont perdues, restent les tombes comme des bagages abandonnées dans le hall d’attente d’une gare.
A ce point du voyage et quelque soit votre destination, n’oubliez pas d’emporter ce livre avec vous. Tournez la page, lisez la première ligne et plongez votre regard dans ce petit écran du mystère où le cosmos observe, silencieux, son imaginaire à l’œuvre…


PC

samedi, mai 31, 2008

L'appel du large



Pierre Cendors et Cécile Wajsbrot ont fait connaissance en 2004 lors de parutions simultanées dans la revue Lieux d’être. Cécile Wajsbrot y publiait un extrait de Mémorial, Pierre Cendors Le Voyageur sans voyage.Un dialogue est né. Lorsque Le Voyageur sans voyage a paru aux éditions Cadex, Pierre Cendors a demandé à Cécile Wajsbrot de préfacer ce texte.

Que serait une littérature qui s’attacherait à décrire ce qui a, pour mode d’existence singulier, de non-exister dans la réalité, hors sous le couvert du rêve et du désastre ? Le Voyageur sans voyage de Pierre Cendors évoque un train bleu qui ne s’arrête dans aucune gare, roule à destination de nulle part, la nuit. Seul un enfant est capable de monter à son bord, vous tendre la main et vous inviter à y monter à votre tour, à vos risques et périls de survivant.

Pierre Cendors et Cécile Wajsbrot ont accepté de confier leur dialogue d’écrivains à remue.net, nous les en remercions.

Dominique Dussidour
L'appel du large: http://remue.net/spip.php?article2727

dimanche, décembre 30, 2007

Carnet de Berlin 4


Les musées ressemblent à des casernes culturelles : gardiens en uniformes, contrôle du laissez-passer, dans ces murs flottent un ennui insaisissable, une subtile déperdition de vie. A l’Altes Museum, ce haut vaisseau de pierre fracassé par les remous de 1945, aujourd’hui tranquillement amarré à l’île des musées, on retrouve tout cela avec en plus, le grincement lent du plancher sous les pas, le silence électrique des lumières baignant les murs des grandes salles et, bien sûr, sur trois étages, les légions de peintures que l’on longe, rang par rang, comme une revue de garde.

Ici, pourtant, dans la salle 3.06, l’atmosphère est imperceptiblement plus légère et dense à la fois. Ce soir, dans la salle dévouée à Caspar David Friedrich (1774-1840), quinze de ses toiles tiennent le regard captif d’un silence singulièrement vivant. D’autres peintres possédaient une technique et un sens du paysage aussi développés que Friedrich. Carl Blechen ou Karl Friedrich-Schinkel, dont les œuvres avoisinent les siennes au même étage, rivalisent de savoir-faire et de sensibilité. Ce qui distingue Caspar Friedrich de ses contemporains pourtant, ne relève ni d’une maîtrise ni d’un « romantisme du paysage » dont il serait le chef de file. Ce qui rend son art inimitable et interdit au visiteur d’aujourd’hui de le réduire à un genre éculé ou daté, ce qui frappe dans les peintures intemporelles de la salle 3.06, c’est quelque chose que nous portons tous et que très peu développe : un regard, - autrement dit, son degré de conscience, et plus précisément encore : sa capacité intérieure de vision.

Quand certains peintres privilégiaient une vision naturaliste du monde, familière à chacun, d’autres l’exploration de mythes et de folklores, Caspar Friedrich, lui, dépassait le familier sans en bouleverser l’apparence. Aussi réaliste soit-elle, sa peinture n’en libère pas moins un passage vers une dimension intérieure essentielle, une dimension originelle de l’être. Si l’homme ou la femme occupe parfois le centre de la toile, ce n’est jamais de face, mais de dos, nous plongeant ainsi plus loin au cœur d’un paysage de solitude, dans une profondeur silencieuse identique à la dimension d’intériorité d’un moine, d’un poète, d’un pèlerin du vide.

Des quinze toiles exposées dans la salle, on peut détacher la très taoïste : Le moine au bord de la mer (1809), Crépuscule en bord de mer (1822), Abbey in the Oakwood (1809-10), méditations silencieuses devant la solitude, requiems de l’esprit, visions recueillies au bord du monde, avant sa disparition ou la nôtre. La géographie de ses paysages peints repose dans une atemporalité cosmique. L’œuvre devient ainsi le seuil vivant d’un dépassement, d’un glissement hors du territoire familier vers un espace inidentifiable, vaste et inépuisable. « Le grave est la racine du léger ; le calme est le maître du mouvement. » écrivait Lao-Tseu, en parlant de la Voie, du Tao, ce "...grand vide qui n'est pas le néant", sans se douter que ses paroles décriraient exactement les impressions d’un visiteur du XXIe siècle, face aux toiles de Caspar David Friedrich.



lundi, décembre 17, 2007

Carnet de Berlin 3

Coiffeur Damen Salon… Satelliten Center… Zentrum... je marche, le regard happé par les enseignes, je me mêle aux mouvements des rues, le pas intuitif, le regard vagabond, un instant captif d’un visage, d’un vol de corneilles au-dessus d’un immeuble de verre, des wagons jaune orangé du métro aérien ou encore de cette étonnante vision qui m’attend au cœur d’un cimetière de l’ancien Berlin-Est.
La grille franchie, en quelques pas, ce jardin des morts prend soudain l’allure d’un parc domaniale abandonné. Des dalles brisées par la lente reptation des racines, gisent sous les algues des herbes folles, plusieurs tombes sont devenues inaccessibles sous la broussaille, les noms sont illisibles, je déchiffre pourtant quelques dates:
1888-1914
avril 1945, 1955
Sonja
Winter
Seel
Familie Loss
Gest. in Russland
Unvergessen

Je remonte le sentier de terre bordé de bouleaux, effarouchant un lapin qui détale entre les tombes. A l’extérieur, bloquant la vue, ces barres d’immeubles verticales et horizontales, comme une seconde enceinte autour du mur du cimetière. Aux balcons, des disques lunaires interrogent un instant mon regard. Vestiges d’un culte primitif ? Déco futuriste ? Antennes paraboliques, tout simplement.

En retrouvant plus tard la ville des vivants, ce frémissement tellurique parfois, sous la plante des pieds, un souffle chaud et métallique s’échappant des grilles d’aération au passage du métro souterrain. Me frappe l’ampleur des avenues, les colossales proportions architecturales, la démonstration de puissance qui s’en dégage et qui se démasque en remontant Unter den Linden : cette orchestration de pierre est d’abord exaltation impériale, volonté victorieuse, orgueil national, - la signature du passé d’un peuple dont je croise les héritiers, comme moi, silencieux et attentifs, parmi les vestiges du site « Topographie de la terreur », ce musée à ciel ouvert situé à l’ancienne adresse du siège de la Gestapo. A quelques pas de là, quelques promeneurs arpentent une longueur intacte du « mur ».



samedi, décembre 08, 2007

Carnet de Berlin 2


Dans Der himmel über Berlin (les ailes du désir), Wim wenders filme un Berlin peuplé des voix intérieures de ses habitants, comme un raccourci métaphorique saisissant d’une division et d’un isolement alors symbolisé par le Mur. Ville mémoire, capitale dont l’histoire s’écrit aujourd’hui avec l’élan de ce slogan commercial sur l’Alexanderplatz : Make the most of now -, Berlin continue de faire entendre ses voix au promeneur.
Des paroles de Rosa Luxembourg, inscrites en lettres dorées sur le trottoir, le regard glisse plus loin sur trois pavés gravé des noms d’habitants déportés et assassinés dans les camps de la mort. Plus loin encore, sur le sentier des visionnaires, voix de poètes se mêlent à celle d’hommes politiques, dont celle de Vassil Levski : The time is in us, and we are in the time ; it transforms us and we transform it ; et Jaroslav seifert : He who seeks is awaited. He who waits is only found, auxquelles semblent répondre, ailleurs, tracés sur un mur à la bombe, ces graffitis : No border no nation et redesign yourself… Partout dans la rue, le langage assaille le regard du promeneur et pourtant, ici, c’est le silence des passants qui frappe le plus souvent.

lundi, décembre 03, 2007

Carnet de Berlin 1

On quitte sa vie, son couple, son appartement, pour écrire un roman à Berlin. On part à l’étranger pour poursuivre une histoire, mais en vérité on ne s’éloigne ni pour imaginer la vie d’un autre, ni pour écrire un livre.

On choisit la solitude pour rompre avec d’anciennes formes, on vient ici pour s’avancer seul à travers l’informe ; des jours entiers on cesse d’attendre, de vouloir, d’inventer, de s’impatienter. Peu à peu, quelque chose arrive, on n’écrit toujours rien, la page reste blanche, mais à présent, on ne se concentre plus avec effort, comme auparavant, pour avancer: désormais, on se livre à cette avancée qui se fraie un passage en nous, on s’ouvre dorénavant à cette traversée qui nous emporte, nous oriente, nous conduit, on ne sait vers quoi ni où, nulle part peut-être, - le risque est toujours là, il n’y a aucun signe rassurant, nulle certitude -, quelque chose arrive cependant.

Peu à peu la vie se met à ruisseler au creux des sillons vides. Quelque chose arrive. Sans rien voir encore, le regard s’éclaire. Sans prendre forme, une force palpite. A cet instant, à cette seconde, on accepte, on est face à face avec le rien, on accepte d’être un homme inutile, vivant au bord du vide, dans la solitude et le silence, face à face avec ce rien sans lequel, pourtant, rien de vrai ne peut réellement émerger, rien de vivant ne peut véritablement être.

samedi, août 04, 2007

Mystérieuse cité rocheuse


1939. La Tchécoslovaquie tombe aux mains des armées du Reich. Placées sous protectorat Allemand, les terres du royaume de Bohême, ainsi nommées en raison des « Boïens », les premières peuplades celtes, sont submergées par la déferlante nazie. Quand la nouvelle atteint les régions frontières du nord, un fermier du nom de Vojtěch Kopic, trente ans, la silhouette mince du contemplatif, emporte quelques outils et se dirige seul vers la forêt.

Le sentier l’entraîne vers un dénivelé profond, un vallon ombragé par les sapins et les hêtres, à quelques pas de la ferme. Un lieu d’asile et de paix pour ce jeune musicien autodidacte, joueur d’orgue à l’église du village et sculpteur amateur. Le paysage de ce « puits » naturel, caché aux regards et peu fréquenté sinon même inconnu des promeneurs, révèle pourtant un étonnant spectacle de « villes rocheuses ».

Dispersées sur des collines et dans les creux, des tours, des cônes de basalte et de grès s’élèvent tels des mégalithes sauvages autour de Kopic. Ce sont les vestiges pétrifiés, naturellement façonnés dans les fonds sableux laissés par la mer qui, dans les anciens temps, recouvrait la région. Le sentier s’enroule autour des piliers, traverse la cité rocheuse, puis devient rapidement labyrinthique. Kopic pose ses outils et commence son travail de taille dans la roche.

Profondément affecté par l’obscurantisme totalitaire qui vient de s’abattre sur son pays, il laisse ses mains dialoguer en silence avec la pierre. L’œuvre qui en naît, le portrait à cheval du premier président de la Tchécoslovaquie, Tomáš Masaryk, marque le début d’une remarquable série de sculptures que Kopic va réaliser jusqu’à sa mort, survenue en 1978.

Scènes naïves des légendes tchèques, images en pierre inspirées de la mythologie, mémorial aux femmes et enfants disparues dans les camps de la mort, vignettes autobiographiques d’un folklore rural, poèmes et aphorismes gravés dans la roche… dans cette galerie à ciel ouvert, le fermier de Bohême a sans doute voulu commémorer les aspects les plus profonds de sa vie et de celle de son pays.

De nos jours, (en 2008, il y aura tout juste trente ans après la mort de Kopic) les bas-reliefs sculptés de sa main ont subi les dommages de l’érosion, la roche s’effrite ou disparaît sous la mousse. Cependant, son œuvre qui, selon les canons idéologiques du communisme Tchécoslovaque, « enlaidissait le paysage », est toujours admirée de quelques visiteurs confidentiels, venus principalement de la Tchéquie. Car, et c’est l’un des charmes prégnant du site, sa faible exposition médiatique, son absence presque mystérieuse des guides et des cartes touristiques, l’ont jusqu’ici sauvé de la paralysie qui fige une œuvre vibrante en nature morte de musée.

Inutile donc d’acheter son billet à l’entrée, de louer un casque audio pour la visite et de circuler derrière le cordon de sécurité ; l’asile élu par Kopic est non seulement situé dans l’un des plus beaux paysages de la Tchéquie, c’est aussi dans une réelle présence à la nature et avec la « complicité » de son environnement, qu’une œuvre d’un grand charme s’est créée. Il semble juste qu’elle y demeure ainsi : aimée dans son élément et par ceux qui sauront en trouver le chemin.

dimanche, juillet 29, 2007

L'écriture par la lumière



La photographie possède cet attrait passionnant : d’un regard, nous offrir une lecture possible du monde. Que le photographe soit un artiste reconnu ou une figure anonyme, un voyageur du XXe ou du XXIe siècle, grâce à l’écriture par la lumière (étymologie du mot photographie), sa perception unique de la vie est immédiatement accessible et universellement transmissible. J’ai fait ainsi la rencontre, la semaine dernière, d’un homme et d’un monde morts il y a plus de cinquante ans.

A l’origine, peintre abstrait, Alexander Rodtchenko (1891-1956), s’éloigne très tôt d’une pratique jugée « périmée » et devient l’un des premiers artistes russe à employer le photomontage. Les quelques œuvres exposées au Musée d’Art Moderne traduisent une vision architecturée, design, toujours extrêmement stylisée où l’homme apparaît « collectivisé », unité mécanisée dans une période d’essor industrielle. Rodtchenko s’empare alors de la photographie avec pour projet : « …d’effectuer une révolution dans notre pensée visuelle. »

C’est l’époque, en Allemagne, du Bauhaus, du slogan : « Art et technique : une nouvelle unité ». L’atelier se mue en laboratoire de recherche formelle, en unité de production. Emporté dans ce mouvement d’une société industrielle en pleine accélération, l’artiste révolutionnaire, homme nouveau, opère des greffes, des mutations dont ses œuvres, sortes de pièces détachées, inciterait presque à ajouter, sous le titre et la signature : AGM (Art Génétiquement Modifié).

L’exposition Rodtchenko fait dialoguer entre eux des explosifs : révolution et technique, poésie et modernité, en présentant 300 œuvres, presque toujours des originaux. Au passage, on pense à Rimbaud (« Il faut être résolument moderne »), mais un Rimbaud « constructiviste », devenu poète ingénieur. Certains portraits, souvent les proches, ainsi la mère de l’artiste, sa femme ou son ami, le poète Maïakovski, montrent en Rodtchenko un photographe qui, enfin, s’humanise à travers l’objectif de son appareil sans plus n’être qu’un élément fonctionnel et opérationnel de celui-ci.

Les années de formation sont les plus riches, car les plus libres dans la vie de l’artiste. Rodtchenko explore les richesses graphiques de son art et allume toutes les mèches de sa créativité en même temps. Une ivresse novatrice qui, jugée menaçante par le pouvoir politique, va être « réformée », recyclée et laisser son art curieusement exsangue. Témoin, cette série sur des parades officielles, aujourd’hui d’une banalité totale, hier, une réussite probablement triomphale, de réalisme socialiste.

A parcourir silencieusement la salle, on se prend pourtant à dépasser le formalisme un peu froid des clichés ; alors on s’approche pour les détailler, laisser l’œil vivre ce qu’il reçoit ... et la magie opère.

Ainsi de cette photo de la rue Miasnitskaïa. Année : 1932. Une « rue » large comme une avenue (on est à Moscou), des passants nombreux, quelques automobiles en mouvement, on peut à peine parler de circulation : elles sont distantes l’une de l’autre de dix, parfois vingt mètres, des promeneurs croisent leur trajectoire inoffensive avec une nonchalance effrontée, ici, un tramway à l’arrêt, là, quelques passagers sur le quai.

Je me suis rapproché pour détailler les silhouettes, pour tenter de saisir un regard, sentir le mouvement des corps, - à travers une posture, une expression, retrouver la pensée, l’énergie émotionnelle de cet homme à casquette et chemise de drap ceinturée à la taille, qui dépasse une marchande de cigarettes, nue tête, le regard détourné, absent. Plus je m’absorbais et plus j’éprouvais, avec une sorte de serrement au cœur, (pour paraphraser Kundera), l’insoutenable beauté de l’être, fixé dans un « instant », par l’objectif. Plus je parcourais des yeux cette rue de Moscou, il faisait clair ce jour-là et sans doute chaud, la marchande de cigarettes avait les bras découverts, et plus je (re)vivais l’ « instantanéité » banale et mystérieuse de la vie.

Un autre pan de mur était occupé par différents portraits du poète futuriste Maïakovski, une tête de tragédien, le front tourmenté, la bouche amère, l’œil chargé de tout le poids d’un penseur désespéré. Un homme qu’on ne peut guère imaginer autrement que suicidaire ou poète-terroriste de sa propre vie. A l’âge de trente sept ans, il écrit : « La barque de l'amour s'est brisée contre la vie courante. Comme on dit, l'incident est clos. », puis se tire une balle en plein cœur.

Je suis ressortis étrangement hanté par ce que j’avais vu là : l’inconcevable mystère d’un phénomène complexe et sophistiqué qu’on appelle, - en croyant avoir tout dit - un homme, une femme.


vendredi, juillet 13, 2007

Gens de la Terre

Nous sommes reliés à la Terre avant même d’être né. Dès six mois de vie intra-utérine, un fœtus entend, dort et rêve. Son univers, ou uni-mère, devrait-on dire, entre déjà en dialogue avec le « Grand dehors ».

Après la naissance, commence pourtant, pour la majorité d’entre nous, ce formatage éducatif qui vise davantage à nous faire décrocher un permis pour rouler sur l’autoroute de la société que de nous apprendre à être et marcher sur terre en tant qu’homme ou femme.

« Toute éducation, écrivait le Comte Harry Kessler, dans ses remarquables cahiers, est une entreprise d’oppression, de même que le pouvoir exercé par un Etat, quel qu’il soit. Education, société, Etat, ne servent qu’à sublimer et raffiner les formes brutes de la violence. Ce n’est pas une différence de nature, mais de forme et de degré. L’individu, objet de l’éducation, n’en subit pas moins un viol, il est détourné hors de sa voie naturelle, il est dénaturé (c’est même, à vrai dire, le but réel de la culture)… *».

L’homme est lié au monde de l’homme par sa naissance au même titre qu’il est naturellement lié à une totalité qui dépasse l’humain. Restreindre ce « champ » du monde à la société, à des représentations, des valeurs exclusivement humaines, revient à remplacer l’océan par un aquarium d’appartement. La perte du sens « originel » qui en résulte pour nous, - et qui se traduit par cette hâte déracinée dans notre corps, dans nos paroles, dans notre psychisme -, nous tient encagé dans une culture de divertissement de masse pour les moins affaiblis, d’antidépresseurs pour les plus exposés.

Cette « urb-annihilation » que s’inflige l’homme occidental, certains peuples premiers, dont font partie les Kogis, la commentent en ces termes : « Les blancs sont toujours dans la compétition, ils se battent entre eux. Chez nous, les gens sont les uns avec les autres, ils sont complémentaires. Et puis, il faut vivre les choses pour les comprendre ; vous, vous apprenez. […] Pour nous, le terre est source de vie, elle nous donne les règles, c’est pour cela que nous l’appelons la terre mère, pour vous elle est propriété, source de profits, marchandise. **»

Derrière la simplicité limpide du discours, on devine déjà la richesse d’une vision née de la relation vivante entre l’homme, la nature et le cosmos. Mais qui sont les Kogis ? Cette question, Eric Julien, ancien consultant en entreprise dans un cabinet parisien, se l’est posée, quelques années après avoir croisé leurs pas au cours d’une expédition dans la Sierra Nevada, qui faillit lui coûter la vie.

Victime d’un œdème, il doit sa survie aux soins et aux rites de ce peuple d’indiens « étranges et magnifiques ». […] « Entre eux, ils se nomment les Kagabas, « Les gens de la Terre » […] ils sont les derniers héritiers des grandes civilisations du continent sud-américain […] ils représentent sans doute l’une des dernières cultures à avoir su entretenir et faire vivre leurs traditions sans interruption depuis plusieurs centaines d’années. »

Le récit qui est né de cette rencontre, intitulé : « Le chemin des neuf mondes », se lit d’abord comme un pèlerinage initiatique qui invite, peu à peu, le lecteur à retrouver une véritable culture du vivre, à assumer une posture reliée à « l’essence du monde ». Et Julien de préciser : « Au même titre que quelques rares autres peuples à travers le monde, les Kogis portent et entretiennent encore ces règles et ces principes, véritables clés d’accès à la conscience du monde. […] ils sont les gardiens des chemins de conscience que les êtres humains se doivent d’entretenir, s’ils veulent rester humains. […] ils ont accès de l’intérieur aux règles clés qui fondent l’équilibre du monde. Ils sont capables d’aller au-delà des apparences, d’accéder aux liens invisibles qui tissent la vie.»

Ce dialogue permanent avec la Terre, le ciel, l’animal, l’homme, dans lequel les Kogis sont engagés, n’est pas nouveau, pensera-ton, il ne provoquera pas de record d’audimat, à peine un moment de flottement nostalgique chez « l’homme blanc », rappelés à la réalité par la sonnerie de son portable, les titres du journal ou son inscription au Master en gestion de stress, organisé par son entreprise. C’est pourtant un dialogue qui, à cette minute même, existe et parce qu’il continue à vivre, reste ouvert à ceux qui, préférant un silence d’homme à un bruit de voix, écoute cette « vie bruissante des forces nues de l’univers ***», qu’un poète, Artaud, avait entendu monter de la terre mexicaine.
* Les cahiers du comte Harry kessler. Ed. Grasset
** Le chemin des neuf mondes. Eric Julien. Ed. Albin Michel
***Oeuvres. Antonin Artaud. Ed. Gallimard
© Emmanuel Ortiz pour la photo. Eric Julien pour les extraits.
Pour plus d'infos sur l'association d'Eric Julien: http://www.tchendukua.com/


dimanche, juillet 08, 2007

DISPA-R-ÊTRE 2/2


D’ordinaire, le dispositif plus ou moins apparent d’un spectacle est là pour séduire le spectateur hors des bras de son quotidien et l’entraîner de l’autre côté du miroir. On assiste alors à un tour de prestidigitation où les repères de la réalité familière sont volontairement supprimés et relégués « en coulisse », pour parfaire l’illusion.

Dans la cinémécanique, cette règle est non seulement ignorée, elle accomplit sa magie sans gants ni écran de fumée. L’imaginaire se situe dans un même espace que les coulisses. Pendant que les images s’articulent sur l’écran, on peut voir opérer les cinémécaniciens à l’arrière plan. Gestes patients et concentrés d’un artisanat à la fois bricolé et numérisé, d’un langage intuitif et codifié, improvisé et mûri. Le spectacle vibre de cette osmose fragile, quasi organique, qui relie les quatre créateurs à leur création.

En ce sens, plus qu’un simple spectacle, on assiste publiquement à un chantier intérieur du récit, à l’exploration narrative des courants de fond de l’être, d’une traversée dans l’arrière-pays de son réel. Le public est le cinquième mécanicien qui, par son écoute active, magnétise le séisme narratif dont chaque fulguration, mimée sur l’écran, comme le langage des lèvres d’un muet, exprime l’inexprimé.

C’est un atelier d’art au sens primitif, presque archaïque du terme : un lieu expérimental où la recherche d’artistes-artisans converge en temps réel dans le microcosme collectif d’une salle de spectacle. Pendant que Vincent Fortemps dessine, gratte, hachure directement la surface des rhodoïds projetés sur l’écran, Christian Dubet, à la lumière, module l’image comme une conscience insaisissable dont il traduit, devant un capteur vidéo, les nuances et les intensités. De son poste, Gaétan Besnard orchestre le dialogue des images sur deux écrans tandis qu’Alain Mahé travaille la dimension spatiale et sonore.

La cinémécanique : un récit de la métamorphose ou une nouvelle métamorphose du récit ?

Une machine de « pantomime sonore et lumineuse », répondent ses créateurs, en précisant : « c’est un procédé artisanal quasi enfantin, un espace de rencontre entre les quatre cinémécaniciens [qui] doit rester un espace expérimental, de recherches sur la question du récit en images, en mouvement ».

On a évoqué à son sujet une sorte de bricolage à la Méliès. La définition ne doit pas abuser : si cette machine polymorphe en est encore à sa phase d’essai, son champ d’action est mieux défini : davantage qu’un art magique, c’est un art poétique. Davantage qu’une féerie cinématographique ou que la séance récréative d’un « art trompeur », c’est une expérience intérieure, fruit de recherches et de questionnements essentielles.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’identité visuelle de la cinémécanique revient à son co-fondateur, Vincent Fortemps. Ce jeune graphiste et bédéiste belge, né en 1967 dans le Brabant, explore depuis plusieurs années un univers visuel d’une force incontestable. Ouvrir l’un de ses livres revient à arpenter des paysages élé-mentaux. Ils agissent sur le lecteur à la manière d’échos visuels qui innervent sa réalité interne telles des visions.
Fortemps le remarque lui-même : « […] je ne me sens pas du côté de la plasticité pure mais plutôt de la trace. Mon travail s’articule autour de la mémoire, du processus. » et d’énoncer quelques unes de ses influences les plus marquantes : Paul Cézanne, Van Gogh, Samuel Beckett, Carl Dreyer.

Ainsi pour tous ceux qui n’ont pu encore assister à « BAR-Q-UES », on ne peut que recommander les œuvres publiées de Vincent Fortemps. Elles serviront également d’introduction à la cinémécanique, ce nouvel art poétique du XXIe siècle naissant. Le procédé séquentiel de la mise en page ainsi que le mouvement inhérent à ses dessins en annonçait déjà le passionnant avènement.
[© Photo, Vincent Fortemps]